23 Août 2025
Chime // De Kiyoshi Kurosawa. Avec Mutsuo Yoshioka, Seiichi Kohinata et Tomoko Tabata.
À presque soixante-dix ans, Kiyoshi Kurosawa continue d’occuper le paysage cinématographique japonais avec une régularité impressionnante. Révélé par des œuvres marquantes comme Cure (1997), Kairo (2001) ou Vers l’autre rive (2015), il a depuis touché à plusieurs genres : le thriller (Creepy, 2016), la science-fiction (Avant que nous disparaissions, 2017), ou encore le drame fantastique. Après une incursion française avec Le Secret de la chambre noire où il dirigeait Mathieu Amalric et Tahar Rahim, le cinéaste revient en 2025 avec une trilogie atypique dont le premier volet est donc Chime. Ce choix de commencer par un moyen-métrage de 45 minutes déstabilise d’emblée.
Tashiro entend un carillon que personne d’autre n’entend. Le “Chime”résonne. Il affirme qu’une machine s’est greffée à son cerveau. Le “Chime” résonne. Encore. Matsuoka, son professeur de cuisine, tente de l’aider. Le “Chime” résonne. Plus fort. Tashiro se saisit d’un couteau.
En tant que spectateur, difficile de ne pas ressentir une certaine frustration face à cette durée inhabituelle. Un tel format n’est pas un problème en soi, mais encore faut-il que le récit ait une cohérence interne et un sens de la conclusion. Dans le cas de Chime, la brièveté accentue au contraire l’impression de rester à mi-chemin, sans véritable développement narratif ni résolution satisfaisante. Le point de départ semblait pourtant prometteur. Takuji Matsuoka, incarné par Mutsuo Yoshioka, est un professeur de cuisine. Sa salle de cours, aseptisée et froide, ressemble davantage à un laboratoire qu’à une cuisine vivante. Les étudiants évoluent dans un décor clinique, sans chaleur ni convivialité, ce qui instaure dès les premières minutes une atmosphère dérangeante.
Parmi eux, un élève attire l’attention : Tashiro, jeune homme instable qui prétend entendre un carillon résonner dans sa tête, comme si une machine avait pris possession de son esprit. Ce trouble grandissant, associé à son isolement, inquiète et suscite une peur viscérale. La mise en place suggère une descente dans la folie, mais le film bifurque rapidement pour recentrer l’histoire sur le professeur lui-même. Est-il à son tour contaminé par l’instabilité de son élève ? Le doute plane, mais ne reçoit jamais de réponse claire. Là réside l’une des limites les plus frustrantes de Chime : de nombreuses pistes sont ouvertes – la folie contagieuse, le carillon comme motif sonore obsédant, une éventuelle enquête policière, des tensions familiales – mais aucune n’est véritablement exploitée.
Le récit accumule les signes et les faux départs, puis s’interrompt brutalement sans apporter la moindre résolution. Kurosawa reste fidèle à son goût pour les ambiances oppressantes. La mise en scène installe un climat lourd, presque spectral, où chaque silence devient menaçant. Le travail sur le son, notamment l’utilisation récurrente du carillon, amplifie le sentiment de malaise. De même, les contrastes entre le silence clinique des cours de cuisine et les accès de violence du personnage de Tashiro soulignent la tension latente. Formellement, certaines séquences sont belles, avec des travellings fluides et une photographie qui accentue la froideur des lieux. Mais cette maîtrise technique ne suffit pas à compenser l’absence de progression dramatique.
Tout reste suspendu, comme figé dans une atmosphère qui finit par tourner à vide. L’effet recherché – celui d’un cauchemar éveillé où le spectateur partage la confusion des personnages – se retourne contre le film. Au lieu de plonger dans une angoisse profonde, je me suis retrouvé devant un exercice de style dépourvu de réelle substance. Si j’attendais un thriller psychologique flirtant avec l’horreur, Chime n’assume jamais totalement son genre. L’horreur reste suggérée, jamais incarnée. Le suspense, annoncé dans la promotion du film, ne décolle pas. Quant au drame psychologique, il reste trop superficiel pour devenir véritablement marquant. Le problème ne vient pas des acteurs. Mutsuo Yoshioka compose un professeur d’apparence solide, mais progressivement fragilisé par l’étrangeté qui l’entoure.
Face à lui, l’élève instable impose une présence inquiétante, suffisamment opaque pour éveiller la peur. Mais le scénario ne leur donne pas de matière suffisante pour transformer cette tension en véritable récit. Résultat : un film qui multiplie les signes mystérieux mais refuse de les relier. La folie, la schizophrénie, le surnaturel, la critique sociale ou familiale… tout est esquissé, rien n’est approfondi. Ce n’est pas la première fois que Kiyoshi Kurosawa joue avec les zones d’ombre. Son cinéma, depuis ses débuts, privilégie souvent la suggestion à l’explication. Mais dans ses meilleurs films, cette stratégie s’accompagne d’une progression dramatique et d’une tension croissante qui retiennent l’attention jusqu’au bout. Avec Chime, cette mécanique ne fonctionne pas.
La brièveté du format accentue les failles : pas le temps de développer les personnages, pas d’espace pour une véritable montée dramatique, pas de conclusion digne de ce nom. Ce qui aurait pu être une ouverture intrigante pour une œuvre plus longue se réduit ici à une succession de fragments. Je ressors donc du film avec l’impression d’avoir vu une promesse inachevée : des idées intéressantes, une atmosphère troublante, mais rien qui tienne réellement debout. Il reste malgré tout quelque chose de ce film : un malaise persistant. Cette salle de classe glaciale, ce professeur rigide qui perd ses repères, cet élève habité par un son obsédant… autant d’images qui s’impriment dans la mémoire. Mais ce malaise, s’il a une efficacité immédiate, ne suffit pas à transformer Chime en expérience cinématographique mémorable.
En tant que spectateur, j’aurais aimé que Kurosawa pousse plus loin l’un de ses fils narratifs : la folie contagieuse, le surnaturel, ou même la critique de la rigidité sociale japonaise. Au lieu de cela, il se contente d’accumuler des motifs sans les assembler. Chime est un film paradoxal. D’un côté, il témoigne du savoir-faire visuel de Kiyoshi Kurosawa, capable de créer une ambiance pesante avec peu de moyens. De l’autre, il laisse un goût amer par son absence de construction dramatique et son incapacité à assumer pleinement son genre. Ce moyen-métrage de 45 minutes est intrigant, parfois envoûtant, mais surtout frustrant. Ceux qui attendent un véritable thriller ou une plongée dans l’horreur seront déçus. Ceux qui espèrent une étude psychologique marquante risquent aussi de trouver l’ensemble trop superficiel.
Note : 3/10. En bref, Chime illustre une tendance fréquente chez Kurosawa : privilégier l’atmosphère à l’intrigue. Mais cette fois, l’équilibre est rompu, et le film ressemble davantage à une esquisse qu’à une œuvre accomplie.
Sorti le 28 mai 2025 au cinéma
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