Critique Ciné : La Trilogie d’Oslo / Amour (2025)

Critique Ciné : La Trilogie d’Oslo / Amour (2025)

La Trilogie d’Oslo / Amour // De Dag Johan Haugerud. Avec Andrea Bræin Hovig, Tayo Cittadella Jacobsen et Marte Engebrigsten.

 

Dag Johan Haugerud poursuit sa Trilogie d’Oslo avec Amour (et c’est le premier film de la trilogie - composée de Désir et Rêves que je vois), un film choral aux contours doux-amers qui s’empare du sentiment amoureux avec une précision à la fois clinique et poétique. Comme son titre l’indique, il s’agit ici d’explorer les différentes formes que peut prendre l’amour dans la société contemporaine : conjugal, sexuel, amical, thérapeutique, ou même simplement humain, dans ce qu’il a de plus brut, de plus fragile aussi. Un projet ambitieux, ancré dans les rues froides mais étrangement accueillantes d’Oslo, et qui alterne entre fulgurances et lenteurs.

 

Sur un ferry qui les ramène à Oslo, Marianne, médecin, retrouve Tor, infirmier dans l’hôpital où elle exerce. Il lui raconte qu’il passe souvent ses nuits à bord, à la recherche d’aventures sans lendemain avec des hommes croisés sur des sites de rencontre. Ces propos résonnent en Marianne, qui revient d’un blind date organisé par sa meilleure amie et s’interroge sur le sens d’une vie amoureuse sans engagement. Mais ce soir-là, Tor succombe au charme de Bjorn, qui lui résiste et lui échappe...

 

Le récit se construit autour d’une poignée de personnages : Heidi, médecin urologue ; Tor, infirmier homosexuel à la douceur désarmante ; Björn, patient inquiet de voir disparaître sa sexualité ; et Marianne, employée municipale. Le film les suit dans leur quotidien, entre hôpital, ferry et bureaux administratifs. La vie affective s’y infiltre par tous les interstices, souvent là où on ne l’attend pas : un regard soutenu un peu trop longtemps dans un couloir d’hôpital, une discussion un peu trop personnelle dans une rame de tram, ou une rencontre à l’aveugle malaisée mais révélatrice. Le ton général n’est jamais démonstratif. Il n’y a ni grandes déclarations, ni crises spectaculaires. Juste des échanges – parfois verbeux, souvent justes – qui révèlent la complexité de l’âme humaine lorsqu’il s’agit d’aimer, ou de s’autoriser à être aimé. 

 

C’est cette retenue qui donne au film sa texture particulière : une sorte de réalisme flottant, dans lequel les dialogues prennent plus de place que les événements eux-mêmes. Le film brille surtout lorsqu’il confronte les personnages à leurs propres contradictions. Tor, par exemple, cherche des contacts sans lendemain, tout en rêvant secrètement d’un lien stable. Heidi, elle, peine à s’autoriser la vulnérabilité, comme si sa fonction médicale l’avait peu à peu déconnectée de ses propres émotions. Il y a dans leurs interactions une tension silencieuse, une hésitation permanente à dire ou à faire, à s’ouvrir ou à fuir. L’amour y est disséqué sans cynisme, comme un objet d’étude qu’on ne parviendrait jamais à pleinement cerner. 

 

Le parallèle avec le travail de Heidi, médecin spécialisée dans une zone du corps souvent tue ou stigmatisée, n’est probablement pas anodin. Le film n’a pas peur des détails médicaux, ni des scènes apparemment anodines : tout peut servir de révélateur, d’observatoire de l’intime. Même les traversées de ferry – multiples, presque rituelles – deviennent de véritables sas émotionnels. Haugerud s’inscrit dans une tradition de cinéma littéraire, où le verbe structure la narration plus que les actions. Il ne cherche pas à innover par la forme, mais plutôt à offrir un espace de parole où les personnages se découvrent par couches successives. Cette approche pourra séduire autant qu’elle lassera : les dialogues sont nombreux, parfois redondants, et certains spectateurs risquent de s’égarer dans ce flot de paroles où les silences deviennent presque plus éloquents que les mots.

 

Difficile, en regardant Amour, de ne pas penser au cinéma d’Éric Rohmer, dans sa capacité à faire surgir l’émotion d’une banalité apparente. Mais la comparaison n’est pas toujours à l’avantage du film norvégien : là où les maîtres suscitaient l’ellipse, Haugerud frôle parfois l’essoufflement. Certaines scènes, notamment dans la seconde moitié du film, peinent à renouveler l’intérêt initial, comme si la mécanique de l’observation finissait par tourner à vide. La réussite d’Amour repose néanmoins sur la qualité de ses interprètes. Tayo Cittadella Jacobsen, dans le rôle de Tor, capte l’attention par sa tendresse discrète, sa vulnérabilité palpable. Son parcours, fait de hasards assumés et de gestes offerts sans attente de retour, donne au film ses moments les plus touchants. À l’inverse, le personnage de Heidi reste plus opaque. 

 

Elle semble avancer en terrain glissant, toujours en retrait de ses propres émotions. Ce choix de mise en scène – montrer une femme professionnelle mais émotionnellement verrouillée – aurait pu offrir un contrepoint fort, s’il avait été mieux exploité dans la dernière partie. L’équilibre du récit repose donc sur un déséquilibre assumé entre les trajectoires, avec des personnages qui n’évoluent pas tous au même rythme, ni avec la même clarté. Ce parti pris peut déranger, mais il reflète sans doute la réalité du lien humain : chacun chemine à sa manière, parfois en parallèle, parfois en diagonale. L’un des plaisirs secondaires du film réside dans sa manière de filmer Oslo, non pas comme une carte postale glacée, mais comme une ville-miroir, à taille humaine, où les existences se croisent sans toujours se rencontrer. 

 

Les façades colorées, les statues anonymes, les plans fixes sur les quais ou les halls d’hôpital donnent une texture presque documentaire à l’ensemble. Il y a là un sens de la géographie émotionnelle qui mérite d’être souligné : chaque lieu semble porteur d’un souvenir ou d’une promesse. La bande sonore, discrète mais récurrente, ponctue les scènes de notes de jazz ou d’échos urbains, comme si l’environnement lui-même devenait un interlocuteur muet. Cette dimension sensorielle, même légère, ancre le film dans un quotidien sensible. Malgré ses qualités, Amour reste un film qui interroge plus qu’il ne répond. Certains choix de scénario donnent l’impression d’être des pistes laissées en friche, des hypothèses abandonnées en cours de route. 

 

Les trajectoires des personnages ne se concluent pas toujours de manière satisfaisante, et le film semble parfois hésiter entre la fresque sociale et l’introspection individuelle. C’est peut-être dans cette absence de proposition claire que réside l’ambiguïté principale du film. En choisissant d’observer sans juger, Haugerud laisse au spectateur la tâche de combler les vides, d’assembler les morceaux. Un procédé qui peut sembler frustrant, mais qui garde une certaine honnêteté : l’amour, comme les personnages du film, n’a pas toujours de réponse toute faite. Amour n’est ni un manifeste, ni une déclaration, mais une invitation à regarder autrement les élans, les doutes, les renoncements. À accepter la complexité sans chercher à la résoudre. 

 

En cela, le film est fidèle à son époque, marquée par la fluidité des sentiments et les multiples façons de se définir dans la relation à l’autre. Ce n’est pas un film qui bouleverse. C’est un film qui murmure. Et il faut être prêt à l’écouter dans sa langue propre, celle des hésitations, des maladresses, des demi-mots. Cela demande de la patience. Mais cela peut toucher juste.

 

Note : 6/10. En bref, malgré ses qualités, Amour reste un film qui interroge plus qu’il ne répond. Certains choix de scénario donnent l’impression d’être des pistes laissées en friche, des hypothèses abandonnées en cours de route. 

Sorti le 9 juillet 2025 au cinéma

 

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