Critique Ciné : Le Quatrième Mur (2025)

Critique Ciné : Le Quatrième Mur (2025)

Le Quatrième Mur // De David Oelhoffen. Avec Laurent Lafitte, Simon Abkarian et Manal Issa.

 

Adapter Sorj Chalandon au cinéma n’est jamais une entreprise anodine. Son écriture dense, engagée et toujours traversée par la mémoire des conflits, appelle une mise en images à la fois sensible et lucide. Avec Le Quatrième Mur, David Oelhoffen s’attaque à l’un des romans les plus marquants de l’auteur, prix Goncourt des lycéens en 2013. Le pari était risqué : transposer sur grand écran cette histoire où le théâtre rencontre la guerre, dans un Liban en flammes au début des années 80. Si l’intention mérite l’attention, le résultat interroge sur les limites du cinéma face à un matériau aussi brûlant. 

 

Liban, 1982. Pour respecter la promesse faite à un vieil ami, Georges se rend à Beyrouth pour un projet aussi utopique que risqué : mettre en scène Antigone afin de voler un moment de paix au cœur d’un conflit fratricide. Les personnages seront interprétés par des acteurs venant des différents camps politiques et religieux. Perdu dans une ville et un conflit qu’il ne connaît pas, Georges est guidé par Marwan. Mais la reprise des combats remet bientôt tout en question, et Georges, qui tombe amoureux d’Imane, va devoir faire face à la réalité de la guerre.

 

L’histoire se centre sur Georges, interprété par Laurent Lafitte, dramaturge parisien qui accepte de réaliser la promesse faite à son ami mourant : monter Antigone de Sophocle à Beyrouth avec des acteurs issus de toutes les communautés religieuses et politiques du pays.  Une utopie artistique au cœur d’un chaos réel, où les milices s’affrontent et où chaque rue peut devenir le théâtre d’un affrontement sanglant. En suivant ce personnage, Oelhoffen déploie un récit qui oscille entre espoir fragile et brutalité de l’Histoire, entre rêve d’unité et réalité de la division. Le film débute presque comme un voyage initiatique. Georges découvre un Liban fracturé, incompréhensible pour un regard occidental qui croit encore en la force du dialogue universel. 

 

Très vite, sa naïveté se confronte aux paroles glaçantes des habitants, soulignant l’absurdité du conflit. Le réalisateur choisit une mise en scène sobre, dépourvue de grands effets de manche, pour laisser toute la place aux visages, aux silences, aux regards. Ce parti pris fonctionne : le spectateur se retrouve plongé dans une réalité complexe où les idéaux se heurtent aux murs de la guerre. Laurent Lafitte livre une performance d’une intensité surprenante. L’acteur, que l’on associe souvent à des rôles plus légers ou ambigus, incarne ici un homme sincèrement habité par une mission impossible. Son jeu trouve un bel écho face à Simon Abkarian, toujours impeccable dans son rôle de guide bourru mais profondément humain, et face à Manal Issa, choisie pour incarner Antigone, dont la présence apporte à l’histoire une dimension sentimentale sans la dénaturer. 

 

Ensemble, ils composent une fresque où chaque personnage devient le miroir d’un Liban fragmenté mais vivant. Ce qui frappe dans Le Quatrième Mur, c’est cette volonté de faire du théâtre un refuge symbolique au milieu des ruines. La pièce devient un outil de survie, une tentative de réconciliation, un espace où les identités antagonistes peuvent se croiser. Mais Oelhoffen ne cède jamais à l’angélisme : penser que l’art peut suspendre une guerre meurtrière relève de l’utopie, et le film le montre avec justesse. Chaque répétition d’Antigone semble menacée par le fracas extérieur, chaque geste de rapprochement se voit fragilisé par la violence du contexte. Cependant, si le film capte avec intensité la tension dramatique, il souffre aussi d’un déséquilibre narratif. 

 

La première partie, centrée sur l’élan artistique, possède une vraie force d’évocation. Les répétitions et les rencontres, parfois maladroites, traduisent bien l’effort d’unir l’inconciliable. Mais à mesure que le récit avance, la mécanique s’alourdit. La seconde partie, plus directement tournée vers le drame, étire certaines séquences et dilue la force initiale. Là où le roman de Chalandon serrait la gorge par la densité de son écriture, l’adaptation peine parfois à maintenir ce même niveau de tension. La question de la fidélité au texte original se pose naturellement. Ayant gardé du livre un souvenir marquant mais diffus, je ne saurais dire si le film en respecte l’esprit exact. Ce qui est certain, en revanche, c’est que David Oelhoffen s’est emparé de ce matériau pour livrer un film qui lui ressemble : réaliste, attentif aux personnages, mais parfois trop contenu. 

 

Son cinéma, déjà visible dans Loin des hommes ou Frères ennemis, privilégie toujours l’intime à l’esbroufe. Ici, cette retenue donne lieu à de beaux moments de vérité, mais prive aussi le récit d’un souffle tragique qui aurait pu le hisser à une autre dimension. Visuellement, Le Quatrième Mur bénéficie d’une photographie élégante. Les plans sur Beyrouth en ruines, les intérieurs sombres, les visages éclairés par la lumière tremblante des bougies, tout concourt à une atmosphère oppressante et crédible. Le tournage, effectué sur place malgré les difficultés, renforce ce sentiment d’authenticité. On sent que la troupe a vécu une expérience collective intense, ce qui se reflète à l’écran dans une cohésion palpable.

 

Le film ne cherche pas à faire spectacle de la guerre. Au contraire, il la montre par petites touches : un coup de feu, une explosion, un silence pesant après une rafale. Ce choix d’épure rend la violence encore plus présente, comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus des personnages. Le spectateur, à l’instar de Georges, avance dans ce monde incertain avec l’impression constante que tout peut basculer. Pourtant, quelque chose manque pour que Le Quatrième Mur s’impose pleinement. Peut-être un resserrement de l’intrigue, peut-être une radicalité plus assumée. Le film reste souvent à mi-chemin entre le drame historique et la réflexion sur l’art, entre l’intime et le politique. Cette hésitation empêche de ressentir totalement l’impact que l’histoire aurait pu provoquer.

 

Cela ne signifie pas que le film échoue. Au contraire, il a le mérite de proposer un récit ambitieux, loin des sentiers battus du cinéma français actuel. En choisissant d’adapter un roman aussi dense et en tournant dans un contexte aussi complexe, David Oelhoffen signe un film courageux et nécessaire. Mais cette nécessité ne garantit pas l’émotion absolue, et l’on termine le film partagé, admiratif de l’effort mais frustré par certaines longueurs. Le Quatrième Mur résonne pourtant avec une force particulière dans le monde d’aujourd’hui. Sa réflexion sur la guerre civile, les divisions religieuses, l’espoir fragile d’un dialogue, trouve un écho évident dans l’actualité. 

 

Ce miroir tendu par le cinéma a toute son importance : il rappelle que les conflits ne sont pas des abstractions, mais des réalités humaines, où l’art peut jouer un rôle, même limité. Au final, ce film laisse une impression ambivalente. Porté par un casting solide, un contexte historique fascinant et une mise en scène sincère, il mérite d’être vu et discuté. Mais il laisse aussi planer l’idée que le cinéma, parfois, ne peut que frôler l’ampleur tragique de la littérature dont il s’inspire. Peut-être est-ce là, justement, le sens de ce quatrième mur : cette frontière invisible entre le réel et la scène, entre le spectateur et le drame, entre ce qu’un film peut dire et ce qu’il ne pourra jamais atteindre.

 

Note : 6.5/10. En bref, David Oelhoffen signe un film courageux et nécessaire. Mais cette nécessité ne garantit pas l’émotion absolue, et l’on termine le film partagé, admiratif de l’effort mais frustré par certaines longueurs. 

Sorti le 15 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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