29 Août 2025
Le Roi Soleil // De Vincent Maël Cardona. Avec Pio Marmaï, Lucie Zhang et Sofiane Zermani.
Le cinéma français s’aventure rarement dans la farce noire, ce territoire fragile entre comédie grinçante et drame moral. Avec Le Roi Soleil, Vincent Maël Cardona tente l’expérience, en enfermant une poignée de personnages dans un bar PMU miteux de Versailles. Le décor, a priori banal, devient rapidement le théâtre d’un jeu de dupes où chaque parole peut tout faire basculer. L’idée intrigue, amuse souvent, mais finit par patiner dans une mécanique qui, malgré son audace, ne tient pas toujours la distance. L’intrigue repose sur une situation simple, presque triviale : un vieil homme remporte plusieurs centaines de millions au loto, un gain qui devrait changer sa vie.
Un homme est mort au Roi Soleil, un bar-pmu à Versailles. Il laisse un ticket de loto gagnant de plusieurs millions d’euros. En s’arrangeant un peu avec la réalité et leur conscience, les témoins du drame pourraient repartir avec l’argent... Et si la vérité n'était qu'un scénario bien ficelé ?
Mais au moment où la chance semble lui sourire, un braquage tourne mal et l’homme meurt sur place. Reste alors une question terrible pour ceux qui assistent à la scène : que faire de ce ticket gagnant ? L’appeler la police serait le choix le plus rationnel. Mais l’appât du gain pousse le groupe à envisager une autre solution : réécrire l’histoire, inventer une version acceptable pour garder le magot. Dès lors, le récit se construit autour de ce dilemme moral et des variations de mensonges que chacun est prêt à défendre. Ce qui frappe dans Le Roi Soleil, c’est la manière dont Cardona construit son huis clos. Le film se déroule presque entièrement dans le décor unique du bar, un espace clos qui agit comme un laboratoire social.
À mesure que les personnages échafaudent des scénarios, la mise en scène rejoue certaines séquences, modifie un détail, efface une présence ou change un point de vue. Le spectateur se retrouve alors projeté dans une sorte de narration en arborescence, où chaque choix entraîne une nouvelle bifurcation. L’exercice a quelque chose de ludique, mais il s’avère également piégeux : cette mécanique à facettes, héritée de certaines expérimentations littéraires du XXe siècle, peut vite donner une impression de répétition. Le film joue beaucoup sur ce vertige. Les personnages semblent parfois perdus dans leurs propres inventions, et ce sentiment de désorientation rejaillit sur le spectateur.
L’idée est séduisante sur le plan conceptuel, mais elle finit par diluer l’énergie dramatique. L’intrigue, qui démarre fort, se disperse peu à peu. Après une heure de tension bien dosée, les pistes narratives s’accumulent et l’ensemble perd de sa cohérence. La promesse d’un thriller inventif s’érode dans une succession de variations qui lassent plus qu’elles ne relancent l’intérêt. Heureusement, le casting offre des respirations bienvenues. Lucie Zhang, déjà remarquée chez Jacques Audiard, incarne la serveuse du bar avec une intensité discrète mais déterminante. Elle se retrouve au centre de l’histoire, témoin à la fois effacée et indispensable, dont les réactions structurent les allers-retours narratifs.
Face à elle, Pio Marmaï et Sofiane Zermani composent un duo de policiers fatigués, oscillant entre désinvolture et instinct de survie. Maria de Medeiros apporte une touche d’excentricité bienvenue, tandis que Nemo Schiffman campe un personnage secondaire qui parvient à exister malgré la nature chorale du récit. Chacun a droit à sa « minute de gloire », une scène où la caméra s’attarde sur lui, renforçant l’idée d’un film collectif où personne n’occupe vraiment le devant de la scène. L’humour noir, moteur du récit, fonctionne par intermittence. Certaines répliques claquent avec une ironie réjouissante, certains rebondissements provoquent un rire nerveux.
Mais la mécanique aurait gagné à être plus radicale. Plusieurs scènes laissent entrevoir un potentiel comique ou dramatique plus fort, comme si Cardona n’osait pas pousser ses idées jusqu’au bout. Le résultat reste plaisant, mais donne l’impression d’un film qui se retient, qui préfère rester dans une zone intermédiaire plutôt que d’assumer pleinement son délire. La dimension sociale, elle, affleure sans jamais devenir lourde. Ce groupe de personnages enfermés dans un bar, confrontés à une somme d’argent colossale, devient le reflet d’une lutte de classes miniature. Chacun projette ses désirs et ses frustrations dans ce ticket de loto, révélant une société où l’argent reste l’ultime instrument de pouvoir.
L’idée n’est pas nouvelle, mais elle se marie bien au ton cynique du film. L’argent ne rend personne meilleur ; il ne fait qu’exacerber les mesquineries et les trahisons. Le film ne moralise pas ses personnages : ils se condamnent eux-mêmes par leurs choix absurdes. Reste la question de la mise en scène. Cardona maîtrise l’art de la variation et du décalage temporel. Rejouer une scène sous un autre angle, interrompre un échange pour revenir en arrière et montrer l’origine d’un détail, tout cela participe d’un dispositif malin. On pense parfois à une pièce de théâtre transformée en puzzle cinématographique. Mais si l’intention est claire, l’exécution manque de souffle. Le dispositif finit par s’imposer au détriment de l’émotion.
Là où le spectateur devrait être happé par la tension, il se retrouve parfois spectateur d’un exercice de style. Le film souffre également de son cadre introductif et conclusif, situés au château de Versailles. Ces séquences, déconnectées du cœur du récit, paraissent plaquées, presque inutiles. Elles apportent un vernis symbolique – le pouvoir, le faste, la démesure – mais n’enrichissent pas vraiment la fable. À l’inverse, le huis clos du bar fonctionne bien mieux, concentrant l’attention sur la cruauté des situations et l’énergie des comédiens. Si le film finit par s’essouffler, il reste une proposition singulière dans le paysage français.
Rares sont les tentatives de ce type, où le rire se mêle à la noirceur et où la narration ose des chemins de traverse. Même imparfait, Le Roi Soleil mérite d’être vu pour ses audaces formelles, pour l’alchimie de son casting et pour ce mélange instable entre humour et violence. À titre personnel, j’ai trouvé le film divertissant mais frustrant. J’ai ri de certaines absurdités, j’ai apprécié la manière dont les personnages se piégeaient eux-mêmes dans leurs mensonges, mais j’ai aussi ressenti une fatigue face à une intrigue qui s’étire. La mécanique du récit à tiroirs finit par peser, et la conclusion ne parvient pas à donner un véritable sens à cette accumulation de faux-semblants.
L’impression finale est celle d’un film prometteur, original dans son concept, mais inabouti dans sa réalisation. Le Roi Soleil n’est pas le coup d’éclat annoncé par son titre. C’est une comédie noire qui brille par moments, puis se voile dans ses propres artifices. Entre farce cynique, réflexion sociale et thriller ludique, le film avance sur plusieurs terrains sans vraiment en maîtriser un seul. Mais même avec ses failles, il reste une curiosité dans le cinéma français actuel, un exercice de style qui, malgré ses limites, rappelle qu’il est possible de jouer avec les codes pour proposer autre chose qu’un récit linéaire.
Note : 5.5/10. En bref, Le Roi Soleil n’est pas le coup d’éclat annoncé par son titre. C’est une comédie noire qui brille par moments, puis se voile dans ses propres artifices. Entre farce cynique, réflexion sociale et thriller ludique, le film avance sur plusieurs terrains sans vraiment en maîtriser un seul.
Sorti le 27 août 2025 au cinéma
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