30 Août 2025
Sketch, attention à ce que tu dessines // De Seth Worley. Avec Tony Hale, D’Arcy Carden et Bianca Belle.
Vendu comme une comédie fantastique pour un public familial, Sketch de Seth Worley s’aventure en réalité dans un territoire beaucoup plus sombre, flirtant avec l’horreur psychologique et la comédie noire. Derrière son apparente légèreté se cache une histoire de deuil, de colère et de monstres nés du papier d’une adolescente. Le récit s’articule autour d’une famille frappée par la perte. Taylor Wyatt, père veuf interprété par Tony Hale, tente tant bien que mal de maintenir un semblant de normalité pour ses deux enfants. Parmi eux, Amber, campée par Bianca Belle, attire rapidement l’attention. Jeune fille introvertie, harcelée à l’école et débordante de créativité, elle se réfugie dans le dessin.
Un père tente de se remettre de la perte de sa femme quand les dessins humoristiques de sa fille prennent vie et font des ravages dans leur petite ville.
Ses croquis, d’abord simples exutoires à sa colère et à sa solitude, prennent bientôt une dimension inquiétante : les créatures qu’elle imagine semblent prendre vie. Ce point de départ, déjà vertigineux, est renforcé par une seconde intrigue autour d’un mystérieux étang magique découvert par son frère. Ce qui frappe en premier lieu dans Sketch, c’est le contraste entre son apparence de film d’aventure pour adolescents et son atmosphère profondément anxiogène. Le réalisateur ne cherche pas à multiplier les sursauts faciles ou les effets gore ; il privilégie au contraire une montée en tension lente, ponctuée de sons stridents et de bruitages qui transforment des scènes banales en instants de malaise.
Les monstres imaginés par Amber, avec leurs formes presque enfantines, deviennent peu à peu des présences menaçantes. Le film joue sur ce décalage : ce qui devrait être inoffensif – des dessins griffonnés par une adolescente – se transforme en menace tangible. Là où Seth Worley surprend, c’est dans la manière de traiter l’imaginaire d’une enfant comme le reflet brut de son deuil. Amber n’est pas adoucie ni transformée en héroïne idéalisée. Sa colère, ses frustrations et sa peur sont mises en avant sans fard. La magie de ses dessins n’est pas un don merveilleux, mais un miroir déformant de ses blessures intérieures. Le film suggère que ces monstres ne sont pas seulement des créations fantastiques : ils sont la matérialisation de ce qu’elle n’arrive pas à dire.
Cependant, si l’idée de base séduit, son exécution laisse parfois perplexe. Le scénario multiplie les digressions et peine à maintenir un cap clair. Le mélange entre comédie, horreur et aventure familiale finit par brouiller le ton. Certaines séquences semblent tout droit sorties d’un divertissement adolescent léger – des blagues répétitives, des situations absurdes qui rappellent un humour à la sauce Marvel – avant de basculer brutalement dans l’effroi. Cette oscillation constante empêche d’entrer pleinement dans l’univers proposé. L’écriture souffre également d’un excès de dialogues sarcastiques. Les répliques pleines de clins d’œil fonctionnent parfois, mais leur accumulation finit par fatiguer.
Au lieu de renforcer l’émotion, elles cassent la tension et donnent l’impression d’un scénario qui ne fait pas confiance à la gravité de son sujet. C’est d’autant plus regrettable que certains thèmes – le deuil d’une famille, la difficulté à canaliser sa colère, l’ambivalence des liens fraternels – auraient mérité un traitement plus nuancé. Côté interprétation, le film repose sur deux pôles. Tony Hale, dans le rôle du père, surprend par sa retenue. Loin de ses rôles comiques habituels, il apporte une douceur fragile à ce personnage qui tente de garder pied malgré la douleur. Bianca Belle, en Amber, livre une performance honnête, même si certains passages manquent d’intensité.
Le reste du casting est inégal. Un jeune personnage secondaire, Bowman, bénéficie d’un temps d’écran disproportionné et se révèle rapidement agaçant. Sa présence affaiblit l’ensemble, en particulier lorsqu’il interagit avec les créatures numériques. Sur le plan visuel, Sketch révèle sans surprise l’expérience de Worley dans les effets spéciaux. Les créatures générées par ordinateur ne se contentent pas d’être décoratives : elles ont une vraie texture, un style visuel qui rappelle autant certaines créations des années 80 que les expérimentations plus récentes du cinéma indépendant. Leur design, à mi-chemin entre l’enfantin et le grotesque, colle parfaitement à l’idée d’un imaginaire adolescent transformé en cauchemar.
Malgré un budget limité, l’équipe parvient à créer des séquences mémorables, notamment celle du bus scolaire où l’imaginaire déborde littéralement dans le réel. Le film souffre toutefois d’une bande-son mal calibrée. Le mixage sonore, souvent trop fort ou trop discret, empêche parfois de profiter pleinement de certaines scènes. La musique, elle, peine à trouver le ton juste. Au lieu d’accompagner la tension, elle tombe dans des registres qui rappellent des films d’horreur sanglants, ce qui détonne avec l’univers plus allusif de Sketch. Un autre aspect problématique réside dans son positionnement. Le marketing l’a présenté comme un film familial, mais la réalité est bien différente.
Les monstres, l’atmosphère sombre et les nombreux jurons rendent le film difficilement recommandable pour de jeunes enfants. Le décalage entre la promesse d’une aventure accessible et la dureté de certains passages crée une frustration, surtout pour les parents qui s’attendaient à un divertissement sans risque. Le film aurait gagné à assumer pleinement son orientation vers un public adolescent et adulte plutôt que de brouiller les pistes. Pourtant, malgré ses maladresses, Sketch ne manque pas d’intérêt. En osant traiter le deuil à travers un prisme fantastique, Seth Worley rejoint une tradition de films qui rappellent que l’imaginaire des enfants n’est pas toujours un refuge lumineux.
Les années 80 avaient déjà proposé des récits où l’aventure côtoyait l’effroi, et Sketch s’inscrit dans cette lignée. Il y a une vraie audace à montrer une héroïne qui ne guérit pas miraculeusement de sa douleur, mais qui apprend à vivre avec ses ombres. Le film n’est pas un échec, mais plutôt une œuvre inégale, tiraillée entre son ambition et son exécution. Certaines scènes touchent juste, notamment celles où Amber se confronte directement à ses créations. D’autres tombent à plat, étouffées par un humour trop forcé ou une direction sonore maladroite. Au final, Sketch laisse un sentiment paradoxal : celui d’un film qui avait le potentiel de devenir une fable puissante sur la résilience, mais qui s’égare trop souvent dans des détours inutiles.
Pour un spectateur adulte sensible aux thèmes du deuil et de l’imaginaire, Sketch a de quoi intriguer. Pour un enfant, il peut se révéler déroutant, voire effrayant. Ce double visage explique sans doute les réactions contrastées qu’il suscite. Seth Worley signe ici un premier long-métrage ambitieux, marqué par des faiblesses évidentes mais aussi par une vraie promesse de cinéaste. Le mélange imparfait des genres ne convainc pas totalement, mais l’intention de proposer autre chose qu’une simple comédie familiale mérite d’être saluée.
Note : 5.5/10. En bref, Sketch n’est pas un film que j’ai trouvé pleinement abouti, mais il reste une curiosité intéressante dans le paysage actuel. Son énergie visuelle, ses monstres singuliers et sa volonté de traiter de sujets douloureux sous un angle inhabituel en font une œuvre qui, malgré ses défauts, ne laisse pas indifférent.
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