Critique Ciné : Les feux sauvages (2025)

Critique Ciné : Les feux sauvages (2025)

Les Feux Sauvages // De Jia Zhangke. Avec Zhao Tao, Zhubin Li et Pan Jianlin.

 

Il faut parfois accepter de ne pas tout comprendre. Les Feux Sauvages, le nouveau long-métrage de Jia Zhang-ke, ne livre pas ses intentions facilement. Il les laisse flotter, comme les nappes de brume au-dessus du fleuve Yangtsé, dans une Chine que l’on sent glisser lentement vers une modernité vorace. On y suit, ou plutôt on y devine, le parcours d’une femme, Qiao, dans sa quête amoureuse et existentielle, tandis que les décennies passent et que les paysages se transforment. Un film à la frontière entre fiction et documentaire, construit sur une structure volontairement éclatée, difficile à saisir, mais pas dénuée d’intérêt. Le terme peut paraître abstrait, mais il s'applique assez bien ici. 

 

Chine début des années 2000. Qiaoqiao et Bin vivent une histoire d’amour passionnée mais fragile. Quand Bin disparaît pour tenter sa chance dans une autre province, Qiaoqiao décide de partir à sa recherche. En suivant le destin amoureux de son héroïne de toujours, Jia Zhang-ke nous livre une épopée filmique inédite qui traverse tous ses films et 25 ans d’histoire d’un pays en pleine mutation.

 

Jia Zhang-ke propose avec Les Feux Sauvages un assemblage de matériaux visuels hétérogènes : extraits de ses propres films tournés depuis le début des années 2000, scènes contemporaines filmées avec des technologies variées (miniDV, pellicule, numérique), et images d'archives personnelles. Cela donne au film une texture particulière, presque rugueuse. Il n’y a pas d’unité esthétique, et c’est voulu. Il y a, en revanche, une ligne souterraine, une mémoire vivante du territoire chinois et de ses habitants. L'histoire ? Elle est tenue par un fil presque invisible : une femme traverse la Chine à la recherche d’un homme qui a disparu. Qiao (Zhao Tao, compagne et muse du réalisateur) incarne ce personnage mutique, témoin des mutations d’un pays en perpétuelle reconstruction. 

 

Son silence pèse plus lourd que les mots, et c’est peut-être ce qui donne au film sa résonance la plus intime. Jia Zhang-ke ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à enregistrer les traces du temps, les frictions entre passé et présent, entre ce qui fut et ce qui reste. Depuis plus de vingt ans, Jia Zhang-ke documente l’évolution de la société chinoise. Il le fait ici avec une approche quasi-anthropologique, en privilégiant la durée et la répétition. Le film couvre une période allant de 2001 à 2022. On traverse ainsi les villes, les provinces, les transformations urbaines, les disparitions d’anciens quartiers, les surgissements de nouvelles zones économiques spéciales. À travers ces fragments, Les Feux Sauvages dresse un constat discret, mais implacable : la Chine change vite, parfois trop vite pour ses habitants eux-mêmes.

 

Le barrage des Trois-Gorges, symbole récurrent dans son œuvre, revient ici comme une métaphore de cette lame de fond. Il engloutit les villages, déplace les populations, transforme le paysage. Le temps, chez Jia Zhang-ke, n’est pas linéaire. Il boucle sur lui-même, il revient sans cesse, comme ces feux sauvages du titre, qui couvent dans la mémoire collective. Le film ne facilite pas l’immersion. La structure narrative est volontairement floue, comme si Jia Zhang-ke voulait que le spectateur s’égare avec ses personnages. Les scènes de karaoké, les longs plans fixes sur des visages silencieux, les ruptures de format et de temporalité peuvent créer une certaine distance.  Par moments, j’ai eu l’impression d’assister à un exercice de style plus qu’à un récit. L’émotion peine à s’installer, sauf par éclats. 

 

Il faut du temps pour accepter ce rythme, ce refus du spectaculaire, cette lenteur assumée. Ce qui m’a le plus désarçonné, c’est l’impression d’un entre-deux permanent : entre fiction et réalité, entre cinéma personnel et chronique collective, entre nostalgie et lucidité. Certains choix esthétiques m’ont paru audacieux, d’autres plus arbitraires. Je pense notamment à certaines scènes contemporaines, dont le ton frôle l’absurde, sans toujours trouver leur place dans l’ensemble. Il y a des moments où le film semble se diluer dans sa propre mélancolie, sans réussir à la canaliser. Si Les Feux Sauvages tient malgré tout, c’est en grande partie grâce à Zhao Tao. Elle porte le film sans dire un mot, ou presque. Son visage traverse le temps, reflète les épreuves, les espoirs déçus, les retrouvailles manquées. 

 

Son jeu minimaliste n’est jamais vide. Chaque geste, chaque regard, chaque pause contient une charge émotionnelle diffuse mais tenace. Elle est le cœur du film, sa boussole. Même lorsque le récit s’égare, c’est à travers elle qu’on retrouve une forme de cohérence. J’ai trouvé touchant que Jia Zhang-ke lui offre ce rôle central, dans un film qui pourrait presque être lu comme une déclaration d’amour cinématographique. Elle n’a pas besoin de discours. Elle incarne, tout simplement. Et cela suffit, parfois, à faire naître une émotion. Je ne cache pas que Les Feux Sauvages m’a laissé perplexe par moments. Ce n’est pas un film facile, ni même accessible pour ceux qui découvrent le cinéma de Jia Zhang-ke. Ainsi, le risque est grand de se sentir perdu. Le film demande un effort, une disponibilité mentale, une acceptation du flottement.

 

Mais je ne pense pas que ce soit un échec pour autant. C’est une tentative, un essai de cinéma au sens propre, avec ses forces et ses limites. Le projet est ambitieux, sans doute trop pour son propre bien. Il frôle parfois l’autocélébration, ce que je trouve un peu gênant. Mais il garde aussi une forme de sincérité dans sa volonté de figer une époque, de rendre compte d’un pays en pleine mutation. Les Feux Sauvages n’est pas un film que je recommanderais à tout le monde. Il s’adresse à un public curieux, patient, capable d’accepter l’opacité et les ruptures. Ceux qui cherchent une intrigue classique ou une montée dramatique en seront probablement déçus. Mais ceux qui s’intéressent à la Chine contemporaine, à la manière dont un cinéaste peut explorer le temps à travers ses propres images, pourraient y trouver une certaine forme de beauté.

 

Ce n’est pas un film que j’ai aimé avec le cœur, mais il m’a intéressé par ce qu’il essaie de faire : capter une mémoire collective en train de disparaître, poser un regard personnel sur l’évolution d’un pays, rendre hommage à une actrice sans prononcer un mot de trop. Un objet cinématographique singulier, fragile et imparfait, comme un souvenir qu’on tente de retenir malgré le flot du présent.

 

Note : 5/10. En bref, une errance mélancolique dans la Chine en mutation. Un objet cinématographique singulier, fragile et imparfait, comme un souvenir qu’on tente de retenir malgré le flot du présent.

Sorti le 8 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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