7 Août 2025
Sons // De Gustav Möller. Avec Sidse Babett Knudsen, Sebastian Bull Sarning et Dar Salim.
La prison n’est pas un décor neuf au cinéma, mais elle continue d’interroger. Elle condense dans un espace fermé les tensions sociales, les dérives institutionnelles, et les fêlures humaines. Avec Sons, Gustav Möller ne cherche pas à réinventer le genre. Il préfère l’explorer à hauteur d’humain, en resserrant sa mise en scène autour d’un duo explosif, piégé dans un rapport de force autant physique que moral. Ce second long-métrage du réalisateur danois, après The Guilty en 2018, s’inscrit dans une même volonté : observer la dégradation intérieure d’un personnage confronté à une situation extrême, sans échappatoire. Sons se déroule presque exclusivement dans une prison de haute sécurité. Ce choix d’unité de lieu accentue l’enfermement mental et émotionnel des protagonistes.
Eva, gardienne de prison exemplaire, fait face à un véritable dilemme lorsqu'un jeune homme de son passé est transféré dans l’établissement pénitentiaire où elle travaille. Sans dévoiler son secret, Eva sollicite sa mutation dans l'unité du jeune homme, réputée comme la plus violente de la prison.
Le format de l’image, étroit et resserré, renforce cette sensation d’étouffement. Chaque plan semble contraint, comme si la caméra elle-même n’avait plus d’issue. Cette construction visuelle participe grandement à l’immersion dans le quotidien d’Eva, gardienne expérimentée qui semble avoir fait de sa fonction un refuge contre une vie personnelle absente de l’écran. Là où Möller avait utilisé la voix et le hors-champ dans The Guilty, ici il mise sur les corps, les regards, les silences. Le son est spatial, presque organique, laissant entendre chaque porte qui claque, chaque pas sur le béton, chaque respiration retenue. Ce réalisme sensoriel plonge dans une ambiance austère, froide, clinique, à l’image de l’établissement qu’il filme, mais aussi de son héroïne.
Interprétée par Sidse Babett Knudsen, Eva est au cœur du dispositif narratif. D’abord figure de calme et de maîtrise, elle apparaît comme une professionnelle rigoureuse, presque bienveillante envers les détenus. Mais ce masque vacille dès l’introduction de Mikkel, un prisonnier incarcéré dans le même bloc qu’elle. À partir de ce moment, quelque chose se fissure. Eva se fait transférer dans l’unité la plus dangereuse pour surveiller cet homme qu’elle reconnaît – et que les spectateurs apprendront à identifier peu à peu. Le lien entre eux est central dans Sons, et son dévoilement progressif constitue l’un des ressorts narratifs du film. Le titre lui-même, au pluriel, est une clef volontairement ambigüe. Il ne s’agit pas d’un simple face-à-face entre gardienne et détenu, mais d’un enchevêtrement de douleurs, de pertes, de responsabilités impossibles à nommer.
Eva agit d’abord en silence, puis franchit peu à peu les lignes rouges de sa fonction. Elle utilise son statut, son autorité, son accès au corps de Mikkel pour l’humilier, le dominer, le briser. Mais le rapport s’inverse. Le détenu, d’abord soumis, devient manipulateur, à sa manière. La gardienne, elle, se perd dans un jeu qu’elle a déclenché sans en mesurer l’ampleur. Ce renversement rend la dynamique complexe : qui exerce le pouvoir ? Qui le subit ? Et surtout, qui est capable d’en sortir indemne ? Le film maintient une tension constante, notamment dans sa première moitié. L’arrivée de Mikkel, les réactions d’Eva, les regards échangés dans les couloirs étroits : tout est filmé avec une économie de moyens au service de la montée en pression.
Le travail sur l’atmosphère est indéniable. Pourtant, à mesure que l’intrigue avance, certaines failles apparaissent. Il est difficile de ne pas tiquer devant certaines situations peu crédibles, même en acceptant les libertés qu’autorise la fiction. Le fait qu’Eva puisse seule surveiller un détenu entièrement dénudé, ou qu’elle puisse exercer un tel niveau de contrôle sans être inquiétée, interroge. Ce genre d’invraisemblance affaiblit le réalisme pourtant soigneusement construit au départ. Autre réserve : le basculement du personnage principal manque de nuances. Eva change brutalement d’attitude, passant de la professionnelle mesurée à une figure vengeresse. La transition semble abrupte, et certaines de ses actions peinent à convaincre, notamment dans la seconde moitié du récit.
Le scénario s’éparpille alors un peu, comme s’il hésitait entre vengeance intime et réflexion morale. Ce que Möller réussit à capter, en revanche, c’est la frontière floue entre justice et revanche, entre devoir et pulsion. Sons n’est pas tant un film sur la prison que sur ce que la douleur peut faire à quelqu’un d’ordinaire. Eva n’est ni une héroïne, ni une antagoniste. Elle est une femme blessée, hantée, et confrontée à la figure même de sa perte. Cela rend son comportement dérangeant, parfois incompréhensible, mais jamais complètement étranger. Face à elle, Mikkel n’est pas non plus un simple coupable. Il incarne la violence, l’impulsivité, mais aussi la fragilité d’un homme paumé.
Le film évite le manichéisme, et c’est l’une de ses forces. À travers leur confrontation, il interroge ce que chacun peut supporter, ce que chacun est capable de faire à l’autre – ou à soi-même – pour survivre. Difficile de parler de Sons sans évoquer la performance de Sidse Babett Knudsen. Connue notamment pour Borgen, elle compose ici un personnage tout en retenue, en intériorité, mais traversé par des tensions profondes. Son visage ne trahit rien, mais tout y passe. Ce rôle semble taillé pour elle, et sa présence donne au film une densité qui compense parfois les faiblesses d’écriture. Face à elle, l’acteur incarnant Mikkel s’en sort également très bien. Il parvient à transmettre une violence sourde, jamais explosive mais toujours menaçante.
Le duo fonctionne, parce qu’il repose sur une ambiguïté constante : peur, culpabilité, haine, compassion, tout se mêle dans des scènes souvent très tendues. Sons ne cherche pas à réconcilier ses personnages avec le monde. Il ne parle pas de rédemption, ni de justice réparatrice. Il montre deux êtres enfermés, littéralement et métaphoriquement, chacun prisonnier de son histoire. Pourtant, malgré sa noirceur, le film laisse une place au doute, à l’humanité, à la possibilité d’un autre chemin. Cela passe par des gestes infimes, des silences prolongés, des regards qui disent plus que les dialogues. Cette retenue, parfois frustrante, donne aussi sa force au film. Elle oblige à rester attentif, à chercher au-delà de ce qui est montré.
Gustav Möller confirme avec Sons qu’il sait construire des récits resserrés, tendus, centrés sur des dilemmes moraux. Moins abouti que The Guilty, ce deuxième long-métrage reste intéressant par son choix de point de vue, son ambiance maîtrisée, et son interprétation habitée. Les maladresses du scénario, les invraisemblances de certaines situations, ou encore le manque de gradation psychologique n’empêchent pas le film de captiver. Il interroge, dérange, et pousse à se demander ce que chacun ferait à la place d’Eva. Et c’est sans doute là que Sons touche juste.
Note : 6.5/10. En bref, Gustav Möller confirme avec Sons qu’il sait construire des récits resserrés, tendus, centrés sur des dilemmes moraux. Moins abouti que The Guilty, ce deuxième long-métrage reste intéressant par son choix de point de vue, son ambiance maîtrisée, et son interprétation habitée.
Sorti le 10 juillet 2024 au cinéma - Disponible en VOD et sur Canal+
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