7 Août 2025
Difficile de revenir à une série lorsqu’elle avait su créer la surprise dès sa première saison. The Buccaneers avait proposé un cocktail inattendu : un univers historique empreint d’irrévérence moderne, des héroïnes jeunes et fougueuses plongées dans une société anglaise figée dans ses conventions. La saison 2, disponible sur Apple TV+, opère un tournant important. Le ton change, les enjeux se densifient, et la légèreté de l’arrivée en société fait place à des réalités plus rugueuses. Si certains choix narratifs ont de quoi faire débat, le changement de cap reste assumé et donne lieu à des moments marquants. Dès les premiers épisodes, le ton est donné. Fini les bals et les jeux de séduction codifiés.
Les jeunes femmes découvertes lors de la première saison sont désormais confrontées à la structure même du pouvoir patriarcal. Le cadre reste le même – l’Angleterre victorienne – mais les préoccupations ont évolué. Nan St. George, devenue duchesse malgré elle, doit faire face aux contradictions entre ses aspirations personnelles et son rôle imposé par son nouveau rang. Autour d’elle, les amies de toujours ne sont pas en reste. Chacune est désormais plongée dans des problématiques bien plus lourdes que les frivolités de leur jeunesse. La saison ne se cache pas derrière des symboles faciles. Elle s’intéresse à ce que signifie réellement exister en tant que femme dans une société qui ne leur accorde ni indépendance ni autorité.
Certaines thématiques s’imposent rapidement comme centrales : la difficulté de se libérer d’un mariage non consenti, les limites imposées à la liberté sexuelle, ou encore les blessures invisibles que peut causer un cadre oppressif. Le divorce, présenté comme inaccessible pour une femme sans appui, devient le fil rouge d’une saison qui cherche à montrer l’enfermement derrière les apparences. L’intérêt majeur de cette saison repose sur la manière dont elle parvient à mettre ses héroïnes au pied du mur. Jinny, l’une des figures les plus tourmentées du groupe, voit sa vie basculer dans une relation conjugale destructrice. Loin d’en faire un simple prétexte à tension dramatique, la série suit la descente progressive de son personnage, explorant sans sensationnalisme les rouages de la violence psychologique.
La fuite de Jinny, en pleine grossesse, aurait pu servir de climax, mais elle devient au contraire une amorce de réflexion sur la solitude des femmes face à l’institution matrimoniale. À l’inverse, Nan semble se heurter à un mur invisible. Son rang, censé lui offrir prestige et sécurité, agit comme une prison dorée. La complexité de sa situation – coincée entre son mari et son ancien amour – ne se résout pas dans les grandes déclarations romantiques mais dans une forme d’introspection forcée. Loin de se cantonner à une lutte sentimentale, son parcours interroge la possibilité même d’être libre tout en respectant les règles du jeu social. Ce changement de ton ne va pas sans conséquences sur le rythme de la série. Là où la première saison alternait légèreté et romantisme, cette suite choisit un ancrage plus rugueux.
La santé mentale devient une thématique transversale. Lizzy, personnage parfois en retrait, trouve ici une voix plus affirmée à travers ses troubles émotionnels. Loin des clichés, la série donne à voir une fragilité intériorisée, souvent ignorée, rarement reconnue. Mabel, quant à elle, incarne une autre forme de marginalité à travers son orientation sexuelle. Sa relation avec Honoria, bien qu’éclipsée par d’autres intrigues, marque une avancée discrète mais significative dans la représentation de la diversité. Ce virage plus sombre est cependant contrebalancé par une certaine cohérence esthétique. L’univers visuel reste soigné, presque clinquant par moments, mais le contraste entre l’image léchée et les sujets abordés renforce le malaise.
Tout n’est pas toujours équilibré dans la manière de traiter ces thèmes, mais l’effort est palpable. Le jeu des actrices reste une des forces du programme. Kristine Frøseth parvient à nuancer son interprétation de Nan, mêlant une dignité froide à des élans de vulnérabilité. L’arrivée de Leighton Meester dans le rôle de Nell Wolfe apporte une touche de provocation maîtrisée, bien que son personnage semble parfois en décalage avec les dynamiques déjà établies. Christina Hendricks, dans le rôle de la mère de Nan, offre l’une des prestations les plus marquantes de la saison. Son combat personnel, entre loyauté familiale et désir d’indépendance, culmine dans une scène de tribunal particulièrement tendue, sans verser dans la caricature.
Le reste du casting, cependant, subit parfois les limites d’un scénario trop chargé. Plusieurs personnages secondaires sont relégués à des rôles fonctionnels. Leurs arcs ne bénéficient pas toujours de l’attention nécessaire pour créer un attachement durable. Le résultat est un sentiment de déséquilibre : certaines scènes touchent juste, d’autres semblent expédiées, voire inutiles dans l’avancée globale du récit. L’un des défauts les plus récurrents de cette saison est son besoin d’accumuler les pistes. Entre triangles amoureux, secrets de famille, tensions sociales et parcours individuels, l’ensemble peine parfois à trouver un fil conducteur clair. La série semble vouloir tout dire, tout montrer, au risque de perdre en fluidité.
Certaines intrigues lancées en milieu de saison retombent rapidement, sans avoir eu le temps de se développer. D’autres prennent une importance disproportionnée sans apporter de réelle évolution. Le triangle amoureux autour de Nan, Guy et Theo illustre ce manque de clarté. Plutôt que d’apporter une tension constructive, il donne l’impression d’un ressassement de conflits déjà explorés. De même, certaines décisions scénaristiques – comme les choix finaux de Jinny ou l’évolution de Conchita – manquent de profondeur, laissant une impression de précipitation. Le dernier épisode, diffusé le 6 août 2025, n’échappe pas à la règle. Il tente de conclure plusieurs arcs tout en laissant la porte ouverte à une éventuelle suite. Certains retournements sont inattendus, voire brutaux. D’autres, au contraire, semblent cousus de fil blanc.
Ce mélange de tension et de frustration crée un effet paradoxal : l’envie d’en savoir plus est réelle, mais l’impression que certaines choses auraient mérité plus d’attention persiste. Les dernières scènes de la saison posent plus de questions qu’elles n’en résolvent. Elles confirment que la série veut s’ancrer dans une forme de drame historique contemporain, à la fois critique et romanesque. Reste à savoir si cette posture hybride peut tenir dans la durée sans s’essouffler. Visuellement, The Buccaneers continue de jouer sur les codes du décalage. Les costumes, toujours aussi riches, évoquent une époque idéalisée mais ponctuée de signes contemporains. La bande-son, elle, ne fait aucun compromis.
Les titres choisis – souvent issus de la pop actuelle (comme Disease de Lady Gaga dans le dernier épisode) – s’insèrent dans des scènes émotionnelles fortes, créant un contraste qui, selon les moments, peut surprendre ou déranger. Ce parti-pris musical n’est pas nouveau, mais il est ici poussé à son extrême. Le choix de juxtaposer une narration sombre à une esthétique de clip stylisé ne plaira pas à tout le monde. Pourtant, ce décalage contribue à l’identité de la série. Il fonctionne comme un rappel constant que ce récit, bien qu’ancré dans le passé, parle à des préoccupations bien contemporaines. Malgré ses défauts, cette deuxième saison conserve une cohérence thématique. Elle choisit de montrer, sans détour, les pressions systémiques que subissent les femmes, hier comme aujourd’hui.
La série ne prétend pas être un manifeste, mais elle met en lumière des luttes individuelles et collectives avec une certaine honnêteté. Même si le traitement de ces thèmes manque parfois de subtilité, l’effort de les intégrer à un récit grand public mérite d’être souligné. Ce qui pourrait apparaître comme des failles – lenteurs, surcharges, décisions discutables – participe aussi à donner un relief à l’ensemble. Loin des séries calibrées à l’extrême, The Buccaneers accepte de se chercher, de tâtonner, quitte à perdre en efficacité narrative. Ce choix ne conviendra pas à tous les spectateurs, mais il offre une forme de sincérité. Il est difficile de considérer cette saison 2 comme une œuvre complète. Elle donne l’impression de poser les bases d’un développement plus long, sans apporter de véritable conclusion aux conflits lancés.
La saison 3 déjà commandée par Apple est indispensable pour que les trajectoires entamées puissent s’achever de manière cohérente. Cependant, il faudra réduire le nombre d’arcs parallèles, donner plus d’espace aux dialogues intimes, et ne pas céder à la tentation de l’effet pour l’effet seraient des choix salutaires. La saison 2 de The Buccaneers n’a pas la légèreté de ses débuts, mais elle a gagné en densité. Les personnages affrontent leurs contradictions dans un monde qui les contraint à choisir entre confort et liberté. Ce qui en ressort n’est pas un récit abouti, mais une étape de plus dans un cheminement narratif qui semble vouloir durer.
La série conserve une identité visuelle forte et un casting globalement convaincant. Elle souffre néanmoins d’un trop-plein d’idées, qui brouille parfois sa ligne directrice. Malgré tout, elle parvient à rester fidèle à ce qui faisait son originalité : une relecture féminine et critique d’un univers souvent idéalisé.
Note : 6/10. En bref, La saison 2 de The Buccaneers n’a pas la légèreté de ses débuts, mais elle a gagné en densité. Elle souffre néanmoins d’un trop-plein d’idées, qui brouille parfois sa ligne directrice. Malgré tout, elle parvient à rester fidèle à ce qui faisait son originalité : une relecture féminine et critique d’un univers souvent idéalisé.
Disponible sur Apple TV+
Apple a renouvelé The Buccaneers pour une saison 3.
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog