5 Août 2025
Sorry, Baby // De Eva Victor. Avec Eva Victor, Naomi Ackie et Lucas Hedges.
Certains films ne cherchent pas à éblouir, mais à faire ressentir. Sorry, Baby, premier long-métrage d’Eva Victor, appartient à cette catégorie de récits discrets mais profondément bouleversants, qui avancent à pas feutrés pour mieux nous atteindre. Derrière son titre presque anodin, ce film cache une proposition singulière sur la mémoire, le traumatisme et la manière dont une vie peut se fracturer sans bruit. À la frontière du drame intime et du récit introspectif, Sorry, Baby s’écarte volontairement des conventions du genre. Il ne cherche pas à faire spectacle d’un drame, mais à restituer ce qu’il laisse derrière lui : une tension sourde, une gêne dans les regards, des silences plus éloquents que n’importe quel dialogue.
Quelque chose est arrivé à Agnès. Tandis que le monde avance sans elle, son amitié avec Lydie demeure un refuge précieux. Entre rires et silences, leur lien indéfectible lui permet d'entrevoir ce qui vient après.
Ce qui m’a immédiatement frappé, c’est la structure narrative. Eva Victor choisit une construction en cinq chapitres non chronologiques, chacun représentant une année distincte dans la vie de son personnage, Agnes. Ce choix n’est pas une coquetterie formelle : il épouse l’état intérieur d’une femme qui tente de recoller les morceaux d’une vie brisée sans jamais pouvoir en assembler une image complète. Le récit commence par la fin, ou du moins par un présent en apparence apaisé. Puis, à travers des allers-retours temporels, le spectateur reconstitue lentement le parcours d’Agnes. Comme un puzzle dont certaines pièces ont été arrachées. Il n’y a ni flashbacks classiques ni repères temporels évidents.
Cette absence de linéarité impose au spectateur une certaine vigilance, mais elle permet aussi de saisir l’émotion à l’état brut, sans médiation. Il faut souligner la performance d’Eva Victor, qui signe également la mise en scène. Elle incarne Agnes avec une retenue rare. Il n’y a pas de larmes forcées, de grands monologues sur la douleur ou de cris dans le vide. Et c’est précisément cette économie de gestes qui rend le personnage si crédible. Une scène dans une baignoire m’est restée en tête : Agnes y parle à voix basse, comme si elle s’adressait autant à elle-même qu’à une présence absente. Pas de pathos, pas de posture. Seulement une voix qui vacille entre lucidité et fatigue. Tout le film est à cette image : contenu, pudique, mais jamais froid.
J’ai souvent eu l’impression d’assister à quelque chose de profondément personnel, presque intime, comme si la caméra avait été invitée dans des espaces que les mots ne savent plus décrire. C’est cette justesse émotionnelle qui fait tenir le film sur toute sa durée, malgré un rythme que certains jugeront trop lent. Il y a très peu de musique dans Sorry, Baby, et cela m’a semblé être un choix fort. Le silence prend une place centrale, presque physique. Il n’est pas là pour souligner l’émotion, mais pour l’amplifier. Certains plans semblent suspendus dans le vide, sans coupe, sans mouvement — juste un regard, une respiration, un geste inachevé. Ce silence agit comme un révélateur : il permet aux non-dits de surgir à la surface.
Le traumatisme vécu par Agnes n’est jamais nommé frontalement — à l’exception d’un court passage avec un médecin — mais il infuse chaque plan, chaque interaction. Ce refus de verbalisation crée un malaise diffus, mais nécessaire. Car tout l’enjeu du film repose là : comment vivre avec une chose qu’on ne peut pas dire ? Je m’attendais à ce que l’amitié soit au cœur du récit, et c’est vrai qu’elle joue un rôle important. La relation entre Agnes et sa meilleure amie apporte des respirations dans un film autrement tendu. Il y a entre elles une complicité spontanée, parfois drôle, parfois maladroite, mais toujours authentique. Ces instants ne cherchent pas à « dédramatiser » le propos, mais à montrer que l’existence continue, malgré tout.
Cela dit, ce n’est pas un film sur l’amitié. Plutôt un film dans lequel l’amitié est une béquille fragile, une tentative pour reprendre pied. J’aurais aimé que cette relation soit un peu plus creusée, mais elle reste un contrepoint bienvenu aux solitudes d’Agnes. Eva Victor adopte une réalisation sans fioritures, mais pensée dans les moindres détails. Les décors sont souvent épurés, presque intemporels. Difficile de situer l’histoire précisément : on devine que l’action se déroule à la fin des années 90, mais rien ne l’impose. Ce flou accentue le caractère universel du récit. Il pourrait se passer ailleurs, à un autre moment, dans une autre vie.
Certains choix visuels m’ont particulièrement marqué, notamment le traitement de la lumière — souvent tamisée, presque cotonneuse — et la façon dont la caméra épouse les mouvements d’Agnes sans jamais la suivre frontalement. Le film regorge de symboles discrets mais évocateurs : une voiture dans la nuit, des lumières de phares comme autant de souvenirs qui poursuivent le personnage, ou encore le papier d’un mémoire universitaire, vestige d’une vie d’avant. Tout n’est pas parfait dans Sorry, Baby. Quelques rôles secondaires, vers la fin, manquent de naturel. Leur présence semble plus fonctionnelle que vivante, comme s’ils étaient là pour faire avancer le récit sans y croire pleinement.
J’ai aussi ressenti par moments une certaine frustration : qu’est-ce qui pousse Agnes à avancer ? Où veut-elle aller ? Le film semble volontairement refuser une réponse claire. C’est peut-être là sa force — et sa limite. Tout comme dans la vraie vie, les motivations restent souvent floues, mouvantes. Mais ce flou peut aussi laisser le spectateur à distance. Au final, Sorry, Baby ne cherche pas à convaincre par la force. Il s’impose plutôt comme un murmure qui persiste après le générique. C’est un film sur la douleur, mais aussi sur la possibilité — ténue, fragile — d’aller mieux. Pas de grande résolution, pas de miracle. Juste une avancée, lente, hésitante, mais réelle.
Ce film m’a rappelé que le cinéma peut aussi être un espace de soin, de respiration. Un lieu où les choses ne sont pas dites mais partagées, où l’on se reconnaît parfois dans un geste, un regard ou un silence. Sorry, Baby est une œuvre à part. Ni spectaculaire, ni démonstrative, mais profondément humaine. Eva Victor y fait preuve d’une grande maîtrise pour un premier film. Elle offre un portrait délicat d’une femme en reconstruction, sans jamais tomber dans le cliché ni le mélodrame. Le film demande de la patience, mais il le rend bien. Il ne crie rien, mais dit beaucoup. À voir si l’on accepte de ralentir, de ressentir plutôt que de comprendre. Et si l’on croit encore au pouvoir du cinéma pour traduire ce qui, parfois, échappe aux mots.
Note : 7.5/10. En bref, Sorry, Baby est une œuvre à part. Ni spectaculaire, ni démonstrative, mais profondément humaine. Eva Victor y fait preuve d’une grande maîtrise pour un premier film.
Sorti le 23 juillet 2025 au cinéma
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