9 Août 2025
Sur un fil // De Reda Kateb. Avec Aloïse Sauvage, Philippe Rebbot et Jean-Philippe Busard.
Sur un fil, premier long-métrage réalisé par Reda Kateb, n’est pas un film spectaculaire. C’est un film sincère, qui regarde ses personnages avec attention, parfois même avec tendresse, sans jamais les juger ni les idéaliser. Loin du sensationnalisme ou du pathos facile, Kateb s’intéresse à un sujet profondément humain : le travail de clowns professionnels dans les services pédiatriques hospitaliers. Ce sont ces artistes aux nez rouges qui, jour après jour, redonnent des sourires là où la douleur est omniprésente. Un territoire délicat, souvent glissant, que le réalisateur explore avec modestie. Au centre du récit, Jo, jeune acrobate de cirque blessée à la jambe, décide de rejoindre l’association fictive Nez pour rire, inspirée du travail bien réel du Rire médecin.
Jo, une jeune femme, artiste de cirque de rue, découvre le travail des clowns professionnels de "Nez pour rire". Vite - peut-être trop vite - entrée dans l’association, elle se retrouve à l’hôpital au contact des enfants, des malades, des soignants et des familles, à qui ces clowns tentent inlassablement d’apporter de la joie et du réconfort.
Dans ce monde qu’elle ne connaît pas, elle va faire l’apprentissage d’un métier à part : celui de clown hospitalier. C’est à travers ses yeux que l’on découvre un univers fait d’écoute, de pudeur, de gestes minuscules, où l’humour devient un langage pour parler autrement à des enfants confrontés à la maladie. Le film ne cherche pas à faire de Jo une héroïne. Elle doute, elle tâtonne, elle observe. Il lui faut désapprendre le spectaculaire pour apprendre l’essentiel : comment faire rire sans trahir, comment toucher sans heurter, comment être là sans envahir. Ce cheminement, Reda Kateb le filme avec une forme d’humilité, en laissant respirer les scènes et en refusant les effets faciles. Ce qui frappe dans Sur un fil, c’est cette volonté constante de garder la distance juste.
La caméra ne cherche jamais à forcer l’émotion. Elle se contente d’enregistrer ce qui se passe, dans les chambres d’hôpital, dans les couloirs, dans les vestiaires où les clowns se changent en silence. Il y a dans cette retenue une forme de respect. Respect pour les enfants, pour les soignants, pour ces artistes qui font de la fragilité leur matière première. Mais à force de délicatesse, le film frôle parfois la neutralité. Certaines scènes auraient peut-être gagné à être davantage incarnées, à oser des ruptures de ton ou de mise en scène. L’ensemble reste très linéaire, avec un rythme régulier qui finit, sur la durée, par perdre un peu de sa force émotionnelle. Le regard de Reda Kateb est sensible, mais il reste en surface de ses personnages, comme s’il craignait de trop s’impliquer.
L’un des points forts du film réside dans la richesse de ses seconds rôles. Loin d’être de simples silhouettes, les autres clowns avec lesquels Jo fait équipe existent pleinement. Mention particulière à Elsa Wolliaston, dont la présence magnétique apporte au film une profondeur bienvenue. En clown expérimentée, à la fois douce et affirmée, elle incarne une forme de sagesse silencieuse qui contraste avec la jeunesse fébrile de Jo. Le duo formé avec Sara Giraudeau, dans un rôle plus discret mais tout aussi juste, permet d’esquisser une transmission intergénérationnelle, où les gestes remplacent les grands discours. On sent que ces femmes portent en elles un savoir-faire, mais aussi un savoir-être, difficile à transmettre autrement que par l’exemple.
Le choix de ne pas montrer Reda Kateb à l’écran se révèle pertinent : son regard est derrière la caméra, et cela suffit. Il laisse ses interprètes prendre toute la place, dans un espace où l’ego n’a pas lieu d’être. Un geste cohérent avec le propos du film. Il est difficile de ne pas penser, en regardant Sur un fil, au travail de terrain qu’a dû effectuer Reda Kateb avant d’écrire son scénario. Le film garde par moments une texture documentaire, dans sa manière de montrer les interactions avec les enfants, les rituels du quotidien, les rapports parfois tendus avec le personnel hospitalier. Cette volonté d’authenticité donne lieu à des scènes très justes, mais aussi à une forme de prévisibilité dans la construction narrative. On comprend rapidement où le film veut aller, et il y va sans trop de détours.
Le récit suit une ligne claire, structurée autour de l’évolution de Jo, mais sans véritable surprise. L’écriture manque parfois d’un petit truc, comme si l’envie de bien faire empêchait d’aller au bout de certaines émotions. Sur le plan visuel, Sur un fil se tient dans une certaine sobriété. Quelques images plus stylisées apparaissent ici ou là, notamment au début du film, mais globalement la réalisation reste fonctionnelle. Elle sert les personnages plus qu’elle ne les met en scène. Cela correspond à l’intention générale du film : ne jamais détourner l’attention de ce qui se joue entre les êtres. Il n’y a pas de volonté démonstrative. Pas de plans-séquences virtuoses ni de montage agressif.
Reda Kateb filme avec une forme de confiance dans la puissance de la présence humaine, et cela donne lieu à des moments d’une grande douceur. Mais cette discrétion peut aussi frustrer : le film aurait pu oser davantage, notamment dans sa manière de jouer avec les codes du cirque ou du théâtre. La grande réussite de Sur un fil, c’est sans doute d’éviter l’écueil du pathos. Le sujet – des enfants gravement malades – aurait pu donner lieu à un déferlement d’émotions forcées. Ce n’est jamais le cas. Le film garde la tête froide, même quand il montre l’indicible. Les larmes ne sont jamais appelées de façon gratuite. C’est là que se joue l’équilibre fragile du film : un respect de la douleur, mais aussi une foi dans le pouvoir du rire.
Cela dit, le film n’est pas drôle. Il ne cherche pas à faire rire le spectateur. Ce sont les enfants qui rient, et c’est très bien ainsi. Le spectateur, lui, est invité à observer, à ressentir, parfois à sourire. Mais Sur un fil ne cherche pas à divertir, il cherche à partager une expérience humaine, à rappeler que l’art – même sous sa forme la plus modeste – peut encore faire du bien. Sur un fil ne bouleverse pas. Mais il touche. Il fait partie de ces films dont on sent qu’ils ont été faits avec le cœur. Il y a une forme d’engagement tranquille dans la manière dont Reda Kateb choisit de raconter cette histoire.
Note : 6/10. En bref, ce premier long-métrage n’est pas exempt de faiblesses : une écriture parfois trop balisée, une mise en scène timide, un récit qui peine à surprendre. Mais ces limites n’effacent pas la qualité première du film : sa profonde humanité.
Sorti le 30 octobre 2024 au cinéma - Disponible en VOD
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