Capoeiras (Saison 1, 6 épisodes) : entre mémoire, combat et héritage

Capoeiras (Saison 1, 6 épisodes) : entre mémoire, combat et héritage

Je n’avais jamais vraiment pris le temps de m’intéresser à la capoeira. Cet art martial m’apparaissait comme une curiosité que je croisais parfois au détour de démonstrations publiques ou de vidéos en ligne, mais sans aller plus loin. C’est précisément pour cette raison que la sortie de Capoeiras sur Disney+ a retenu mon attention. L’idée de consacrer une série entière à cette pratique, en la plaçant au cœur d’une intrigue dramatique, éveillait ma curiosité.  La série est adaptée d’un roman écrit par Nestor Capoeira, figure historique de cette discipline, décédé en 2025. Rien que ce choix de matériau de base donnait déjà une dimension particulière au projet. 

 

L’histoire suit deux capoeiristas très proches, relatant les aventures, les amours et les voyages du duo.

 

La fiction ne se contente pas d’utiliser la capoeira comme un simple décor : elle plonge dans ses racines, sa symbolique et son rôle social au Brésil. L’histoire suit deux personnages, Veneno et Noivo, liés depuis l’enfance dans le Rio de Janeiro des années 1970. Elevés presque comme des frères, ils grandissent sous l’influence de leur maître, Vendaval, qui leur transmet non seulement l’art du combat, mais aussi une manière de comprendre le monde. Tout bascule lors d’une descente policière en 1971, où Vendaval perd la vie. Cet événement brise leur amitié et marque leur destinée. Dix-sept ans plus tard, en 1988, les deux hommes se retrouvent dans un univers radicalement différent : celui des luttes clandestines. 

 

Leurs trajectoires, marquées par la culpabilité et les choix douloureux du passé, s’entrecroisent à nouveau dans une atmosphère où se mélangent revanche, loyauté et survie. Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est la manière dont la série donne vie à la capoeira elle-même. Elle ne sert pas uniquement à meubler des scènes de combat. Elle incarne un langage, une mémoire collective, un lien spirituel. Les scènes tournées dans le terreiro de Xerém illustrent bien ce rôle : le spectateur n’assiste pas seulement à des mouvements acrobatiques, il pénètre dans un espace où résonnent des chants, où les instruments imposent un rythme, et où la communauté se rassemble.

 

La caméra épouse la fluidité des gestes, sans chercher à transformer la capoeira en un simple produit de consommation visuelle. Les plans prolongés permettent d’apprécier le balancement, le jeu entre attaque et esquive, cette danse du corps qui exprime autant qu’elle défie. Veneno, incarné par Raphael Logam, porte une intensité contenue qui colle bien à son personnage rongé par les fantômes du passé. Noivo, joué par Sérgio Malheiros, dégage une énergie plus directe, presque impulsive, qui contraste avec l’intériorité de son frère de cœur. Autour d’eux gravitent des figures secondaires qui enrichissent le récit, même si toutes ne bénéficient pas de la même épaisseur.

 

Le personnage de Perdigueiro, interprété par Bruno Gissoni, illustre cette tension entre enquête personnelle et immersion dans un univers violent. Juliana Alves, quant à elle, apporte une présence subtile mais marquante, notamment dans la façon dont son rôle fait écho à la résilience féminine dans un contexte dominé par les hommes. La force de la série réside dans sa capacité à faire dialoguer fiction et réalité sociale. Les années 1970 et 1980 au Brésil ne sont pas choisies au hasard : elles correspondent à des décennies de dictature, de violences policières et de transformations sociales. 

 

En suivant les pas de Veneno et Noivo, on touche à des problématiques toujours actuelles : la marginalisation des jeunes issus de quartiers précaires, la brutalité des forces de l’ordre, et la manière dont la culture afro-brésilienne continue de subir des stigmates. Cette dimension politique est d’autant plus importante qu’elle contraste avec la vision souvent exotisée de la capoeira à l’étranger. Ici, elle n’est pas réduite à un folklore coloré. Elle devient un moyen de résistance, une arme symbolique et concrète contre l’oppression. Malgré cette richesse, la première saison souffre de certains déséquilibres. Les épisodes, d’une durée moyenne de trente à quarante minutes, imposent un rythme qui laisse peu de place à la respiration. 

 

Certains arcs narratifs auraient mérité d’être développés davantage, notamment en ce qui concerne les motivations intimes des personnages. Les transitions entre 1971 et 1988 manquent parfois de clarté, ce qui peut dérouter. De plus, la seconde moitié de la saison tend à reléguer la capoeira au second plan, au profit de combats plus classiques, déconnectés de l’univers culturel et spirituel présenté au départ. Ce choix fragilise un peu la cohérence de l’ensemble, comme si la série hésitait entre drame social et pur récit d’action. Le premier épisode illustre bien ces hésitations. Les dialogues sonnent par moments trop explicatifs, avec une volonté d’installer rapidement le contexte historique au risque d’alourdir la narration. 

 

Pourtant, une fois cet obstacle passé, la série trouve un meilleur équilibre, laissant davantage parler les gestes, les regards et les silences. Il m’a semblé que la sincérité du projet rattrapait ces maladresses. Derrière les imperfections formelles, il y a une véritable envie de transmettre un héritage. La capoeira n’est pas seulement un prétexte narratif : elle est traitée comme un vecteur de mémoire, et cette intention traverse l’ensemble de la saison. Au-delà de la capoeira, l’axe central reste la relation entre Veneno et Noivo. Leur lien fraternel, brisé puis recomposé dans la douleur, raconte quelque chose d’universel sur l’amitié et la manière dont elle peut être déformée par les tragédies. 

 

La culpabilité liée à la mort de Vendaval agit comme un poison silencieux qui les hante, chacun à sa façon. Le spectateur est invité à réfléchir à cette tension permanente entre loyauté et survie. Dans un monde où la violence dicte ses règles, comment rester fidèle à ses valeurs sans se perdre ? C’est là que la série gagne en profondeur : elle ne se contente pas de montrer des coups échangés, elle met en scène des dilemmes intérieurs. Cette première saison laisse entrevoir des pistes prometteuses. Les bases sont posées, mais beaucoup de questions restent en suspens. Il est évident que la suite devra approfondir certains thèmes, en particulier le rôle de la capoeira dans la vie adulte des personnages. 

 

La série gagnerait à ne pas sacrifier cet héritage culturel au profit d’un simple spectacle de coups de poing. Il sera aussi intéressant de voir comment l’intrigue évoluera par rapport au contexte historique. La fin des années 1980 marque une période de transition au Brésil, avec la fin officielle de la dictature militaire et l’ouverture vers une nouvelle ère démocratique. Intégrer cette dimension pourrait donner encore plus de densité au récit. En découvrant Capoeiras, j’ai eu le sentiment de pénétrer dans un univers qui m’était étranger mais qui, épisode après épisode, devenait familier. Je ne pratique pas la capoeira, je n’ai jamais vécu à Rio, et pourtant certains aspects résonnent de manière universelle. 

 

L’idée que la mémoire collective puisse se transmettre par le mouvement, par le rythme, m’a profondément marqué. J’ai aussi apprécié la façon dont la série m’a forcé à questionner mon regard initial. J’avais tendance à réduire la capoeira à une performance spectaculaire, sans mesurer toute la charge historique et spirituelle qu’elle porte. Capoeiras m’a ouvert une autre perspective, même si cette découverte reste partielle. La saison 1 de Capoeiras n’est pas une œuvre aboutie à tous les niveaux, mais elle représente une tentative honnête de rendre hommage à un art trop souvent mal compris. 

 

Elle raconte une histoire d’amitié brisée, de violence sociale et de quête identitaire, tout en ancrant son récit dans une réalité historique brésilienne encore brûlante. Je ressors de ce visionnage partagé entre admiration et frustration. Admiration pour ce qu’elle ose mettre en avant, frustration pour ce qu’elle laisse inachevé. Mais c’est précisément ce mélange qui me donne envie de voir la suite.

 

Note : 6/10. En bref, la saison 1 de Capoeiras n’est pas une œuvre aboutie à tous les niveaux, mais elle représente une tentative honnête de rendre hommage à un art trop souvent mal compris.

Disponible sur Disney+

 

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