2 Septembre 2025
Les Maudites // De Pedro Martín-Calero. Avec Ester Expósito, Mathilde Ollivier et Malena Villa.
Les Maudites, premier long-métrage de Pedro Martín-Calero, fait partie de ces films d’horreur qui intriguent par leur atmosphère plus que par leur intrigue. L’expérience est troublante, parfois déroutante, parfois agaçante, mais elle mérite qu’on s’y arrête. Sous ses allures de puzzle narratif, Les Maudites s’attache surtout à ses personnages féminins. Trois héroïnes, trois destins qui semblent d’abord sans lien, et cette ombre obsédante d’un vieil homme inquiétant. L’idée est simple, presque classique : une malédiction se transmet, génération après génération, comme une cicatrice invisible que personne ne veut reconnaître.
Quelque chose hante Andrea, mais personne, pas même elle, ne peut le voir à l’œil nu. Il y a vingt ans, à dix mille kilomètres de là, la même présence terrorisait Marie. Camila est la seule à pouvoir comprendre ce qui leur arrive, mais personne ne la croit. Face à cette menace oppressante, toutes trois entendent le même son écrasant : un cri.
Mais derrière ce canevas déjà vu se cache un film qui tente, maladroitement parfois, d’allier la terreur pure et le commentaire social. Le film repose sur ses actrices, toutes investies dans des rôles qui demandent de conjuguer fragilité et intensité. Andrea, par exemple, découvre qu’un vieillard inquiétant la suit partout, mais que seule la caméra peut révéler sa présence. Cette idée, déjà utilisée dans d’autres films comme It Follows, fonctionne encore, car le visage banal du “monstre” glace plus qu’une créature numérique inventée de toutes pièces. Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans cette figure : il se fond dans la foule, apparaît en arrière-plan, se glisse dans une photo ou une vidéo sans prévenir.
Le spectateur se met alors à scruter chaque recoin de l’image, redoutant de l’apercevoir. C’est dans ces moments-là que Les Maudites trouve sa force : l’angoisse latente, le malaise qui s’installe sans fracas. Mais le film ne s’arrête pas là. Il bifurque, à mi-parcours, vers un récit situé vingt ans plus tôt. Ce préquel intégré sans prévenir déstabilise. J’ai cru, un instant, que toute la première partie n’était qu’une projection vue par des étudiants en cinéma. Finalement, les deux segments se rejoignent, mais le procédé reste abrupt. Le spectateur se retrouve à devoir raccrocher les wagons, parfois avec frustration. Pedro Martín-Calero ne verse pas dans le gore. Pas de torrents d’hémoglobine ici, mais une tension psychologique qui joue sur les nerfs.
Le film préfère les ambiances lourdes, les silences poisseux, les plans qui traînent une seconde de trop. L’angoisse naît de l’attente, pas du choc. C’est particulièrement vrai dans certaines scènes marquantes. Celle du petit ami qui jure qu’il n’y a “personne” dans la pièce alors que, dans le fond, un homme apparaît immobile… avant de bondir. Ou encore cette lévitation soudaine, surgissant d’un dialogue banal, qui prend totalement de court. Ces instants montrent que le réalisateur a compris comment manipuler les attentes du spectateur. Le problème, c’est la cohérence. À force de vouloir brouiller les pistes et multiplier les niveaux de lecture, Les Maudites perd parfois de son intensité.
Le film devient opaque, presque hermétique, et flirte avec le psychodrame au détriment de l’horreur. Résultat : des scènes fortes côtoient des longueurs ou des passages confus, ce qui affaiblit l’impact global. Derrière la malédiction qui hante ces femmes, il y a une métaphore : celle des violences faites aux femmes, transmises de génération en génération, ignorées ou minimisées par une société sourde. L’idée est pertinente, mais le traitement laisse un goût d’inachevé. La symbolique finit par s’enliser dans des détours narratifs trop compliqués. Le film cherche à dire beaucoup de choses à la fois, et brouille son propre message.
Au lieu de frapper fort avec une parabole simple et puissante, il s’éparpille. Cela crée une distance qui affaiblit l’émotion. Il reste malgré tout des images qui marquent, comme la fin qui enferme les héroïnes dans une atmosphère suffocante, entre les spectres des femmes assassinées et l’étau du monstre invisible. Ces moments rappellent que le cinéma d’horreur peut être politique sans renoncer à la peur. Issu du monde du clip et de la publicité, Pedro Martín-Calero sait composer des images frappantes. Cela se voit dans la précision de certains plans, dans l’esthétique parfois léchée, trop même. Cette maîtrise visuelle joue autant en faveur du film qu’elle le dessert.
Oui, certaines scènes d’épouvante fonctionnent grâce à la mise en scène millimétrée. Mais parfois, la forme prend le pas sur le fond. Les clubs, les séquences presque trop stylisées, donnent un côté artificiel. L’horreur, quand elle est trop bien emballée, perd de sa crasse, de son imprévisibilité. Les Maudites n’est pas un désastre, loin de là. Ce n’est pas non plus une révélation. C’est un film bancal, ambitieux dans sa construction, mais inégal dans son exécution. J’ai apprécié certaines trouvailles, notamment ce “monstre” banal, ce vieil homme anonyme dont la simple présence glace le sang. J’ai aussi trouvé sincère le soin apporté aux personnages féminins, souvent réduits à de simples archétypes dans d’autres films d’horreur.
En revanche, la narration éclatée m’a laissé sur ma faim. Le basculement vers le préquel, les allers-retours symboliques, les dialogues parfois trop appuyés : tout cela casse le rythme et rend l’ensemble confus. La volonté de mêler horreur et dénonciation sociale est louable, mais l’équilibre n’est pas atteint. Le film de Pedro Martín-Calero divise. D’un côté, une ambiance oppressante, quelques scènes mémorables, des actrices habitées. De l’autre, une narration confuse, une symbolique maladroite et un excès de mise en scène.
Pour ma part, Les Maudites m’a intrigué sans me convaincre totalement. C’est un film qui hante par bribes, qui marque par éclairs, mais qui échoue à livrer un tout cohérent. Une œuvre frustrante, parfois fascinante, parfois irritante, mais qui mérite au moins d’être vue par ceux qui aiment le cinéma d’horreur espagnol et ses audaces.
Note : 5.5/10. En bref, Les Maudites m’a intrigué sans me convaincre totalement. C’est un film qui hante par bribes, qui marque par éclairs, mais qui échoue à livrer un tout cohérent.
Sorti le 21 mai 2025 au cinéma - Disponible en VOD
Présenté et primé au Festival international du film fantastique de Gérardmer 2025
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