17 Septembre 2025
Americana // De Tony Tost. Avec Sydney Sweeney, Paul Walter Hauser et Zahn McClarnon.
Le cinéma américain aime revisiter ses mythes. Avec Americana, Tony Tost – poète et scénariste qui signe ici son premier long-métrage – propose une plongée dans une Amérique rurale, pétrie de contradictions. Le film se présente comme un néo-western contemporain, mais s’aventure aussi du côté de la comédie noire, du drame et du mystère. Un mélange ambitieux qui donne parfois l’impression d’un patchwork, mais qui garde une identité visuelle et thématique suffisamment marquée pour susciter l’intérêt. Dès les premières minutes, Americana pose une atmosphère singulière : les grands espaces du Dakota du Sud sont filmés avec élégance, presque comme un poème visuel.
Une chasse effrénée a lieu entre plusieurs individus pour mettre la main sur une chemise amérindienne Lakota d'une grande valeur.
Les terres désolées deviennent un décor idéal pour ce récit de petites et grandes luttes humaines. Pourtant, derrière ces paysages à couper le souffle, ce sont surtout les tensions sociales et les fractures culturelles qui s’imposent. L’histoire s’articule autour d’une pièce d’art autochtone, objet de toutes les convoitises. Autour de cette relique, une galerie de personnages s’entrechoque : un vétéran de guerre abîmé par son passé, une serveuse bègue, une famille pseudo-mormone dominée par un patriarche oppressant, des trafiquants d’antiquités sans scrupules, un gamin persuadé d’être la réincarnation d’un chef indien…
À travers eux, le film tisse un portrait fragmenté d’une Amérique rurale conservatrice, où les rancunes, les obsessions et les préjugés s’entrelacent. Ce côté choral fait la richesse du film : chacun apporte une tonalité différente, un bout de vérité. Mais il en révèle aussi les limites. Plusieurs intrigues secondaires restent en surface, comme si elles étaient esquissées puis abandonnées. Cela donne parfois l’impression d’un récit inachevé, qui ne développe pas pleinement ses meilleures idées. L’un des aspects les plus intéressants de Americana est sa capacité à naviguer entre des registres variés. Certaines scènes jouent sur un humour grinçant, avec des dialogues qui rappellent les frères Coen.
D’autres plongent dans un drame plus frontal, évoquant des thématiques lourdes : génocide des peuples autochtones, masculinité toxique, appropriation culturelle. Ce mélange crée une dynamique imprévisible, mais aussi un certain déséquilibre. Le rythme, inégal, peine parfois à maintenir la tension. Certaines séquences s’étirent, comme si le réalisateur hésitait à couper dans son matériau. À d’autres moments, le film avance par à-coups, laissant le spectateur désorienté. Si Americana fonctionne malgré ses irrégularités, c’est en grande partie grâce à son casting. Sydney Sweeney, mise en avant sur l’affiche, n’a pas un rôle central mais parvient à donner une intensité subtile à son personnage.
Halsey, qui fait ici ses débuts remarqués au cinéma, surprend par une présence charismatique. Paul Walter Hauser et Simon Rex apportent un mélange de fragilité et de brutalité, tandis qu’Eric Dane campe un personnage autoritaire avec conviction. Parmi eux, Zahn McClarnon se distingue particulièrement. Sa prestation ancre le film dans une gravité nécessaire, rappelant que derrière les jeux de pouvoir et les luttes absurdes se cache une histoire de souffrance collective. Aucun acteur ne tire la couverture à lui seul : le film trouve une force dans sa dimension chorale, même si certains rôles auraient gagné à être davantage creusés. Impossible de regarder Americana sans penser à d’autres œuvres.
La patte des frères Coen est évidente, notamment dans la manière de combiner violence, humour et absurde. On retrouve aussi des échos à Fargo pour ses personnages atypiques perdus dans un décor glacé et impitoyable. Mais si ces références enrichissent le film, elles soulignent aussi ses manques. Tony Tost n’a pas encore la maîtrise de rythme ou de style qui permettrait de rivaliser avec ses modèles. Parfois, Americana donne l’impression de vouloir trop en faire : chapitrage inutile, flash-forward en ouverture qui n’apporte rien, gimmicks scénaristiques vus ailleurs. Ces artifices desservent un récit qui aurait gagné à rester plus simple et plus direct.
Là où le film convainc davantage, c’est dans sa mise en images. Tost filme les plaines du Dakota du Sud avec un œil de poète. Les plans larges, souvent contemplatifs, traduisent un vrai amour pour ce territoire. Cette approche visuelle donne au film une identité marquée, presque intemporelle, qui fait oublier certaines maladresses de narration. Cependant, cette recherche esthétique s’accompagne parfois de lenteurs. Les scènes dialoguées, nombreuses, manquent de tension dramatique. On ressent par moments un décalage entre la beauté de l’image et la densité réelle du récit. Le climax, qui rassemble tous les personnages dans une confrontation inévitable, était prévisible.
Pourtant, il est mené avec assez d’efficacité pour maintenir l’attention. Le dénouement évite la facilité d’un « feel good movie » et propose une résolution plus amère, en cohérence avec les thèmes abordés. Cela donne au film une conclusion qui, sans être bouleversante, reste fidèle à son ton général. Americana n’est pas un film raté. Mais c’est un premier long-métrage qui montre autant de promesses que de limites. La richesse des thèmes – mémoire collective, violence héritée, peur de l’autre – mérite d’être saluée. Pourtant, leur traitement manque parfois de profondeur, comme si le réalisateur voulait trop en dire sans avoir le temps de tout développer.
Ce qui reste, c’est l’expérience d’un film hybride : imparfait, mais attachant. Un récit qui pioche dans le western pour mieux en détourner les codes, et qui offre une réflexion sombre sur une Amérique fracturée. Un film qui ne marquera pas autant qu’un No Country for Old Men, mais qui mérite d’être vu pour ce qu’il révèle d’un pays hanté par ses fantômes. Avec Americana, Tony Tost livre un premier long-métrage audacieux, imparfait mais sincère. Le film brille par son casting engagé et sa photographie soignée, mais pêche par son rythme inégal et certaines facilités d’écriture.
Note : 6/10. En bref, je retiens surtout la tentative courageuse de revisiter le western pour en faire un miroir de l’Amérique contemporaine. Une œuvre qui ne révolutionne pas le genre, mais qui apporte une voix singulière, assez rare pour mériter l’attention.
Sorti le 15 septembre 2025 directement en VOD
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