1 Septembre 2025
High Tide // De Marco Calvani. Avec Marco Pigossi, James Bland et Bill Irwin.
Le cinéma queer a depuis quelques années trouvé des voix nouvelles, capables de mêler l’intime et le politique, l’amour et l’exil. High Tide, réalisé par Marco Calvani, s’inscrit dans cette veine mais trébuche trop souvent dans ses ambitions. J’ai eu le sentiment d’assister à un film tiraillé entre une belle sensibilité et une maladresse narrative qui l’empêche de pleinement toucher juste. Dès l’ouverture, le film impose son motif : Lourenço, interprété par Marco Pigossi, se jette dans l’océan dans un moment de crise, un geste à la fois littéral et symbolique. L’image est forte, presque trop appuyée, et elle annonce déjà la ligne de crête que le long-métrage va constamment parcourir : entre l’authenticité d’une trajectoire personnelle et la tentation du mélodrame forcé.
Lourenço, immigré brésilien sans papiers, a le cœur brisé et est à la dérive. Il vit une idylle intense et inattendue avec Maurice.
Lourenço est brésilien, installé provisoirement à Provincetown, ce coin du Massachusetts souvent perçu comme un refuge pour les communautés LGBTQ+. Son visa de touriste arrive à expiration et sa seule chance de rester légalement réside dans l’obtention d’un permis de travail. Cette précarité administrative n’est pas qu’un détail bureaucratique, c’est la base même de son insécurité. Chaque journée devient une course contre la montre, et chaque relation se charge de l’ombre de l’échéance. Au milieu de cette attente, il rencontre Maurice (James Bland), un médecin new-yorkais de passage avant de partir pour une mission humanitaire en Afrique.
La romance entre eux apporte chaleur et douceur, mais leur relation est condamnée d’avance par leurs vies divergentes. Le film tente alors de poser une question universelle : comment aimer quand tout, autour de soi, est provisoire ? Si le cœur du récit réside dans l’histoire entre Lourenço et Maurice, le scénario se disperse dans une multitude de sous-intrigues. Il y a Scott, le voisin bienveillant et parfois envahissant, joué par Bill Irwin, figure de mentor et d’ami de substitution. Il y a aussi Miriam, incarnée par Marisa Tomei, qui traverse le film comme une énergie contrastante, solaire et excentrique, mais trop fugace pour vraiment exister. Sans oublier la mère restée au Brésil, ignorante de l’homosexualité de son fils, et qui exerce une pression constante pour qu’il rentre et fonde une famille.
Ces éléments pourraient enrichir le portrait de Lourenço, mais ils se contentent d’effleurer la surface. J’ai eu l’impression que chaque personnage secondaire servait surtout de prétexte à relancer l’intrigue, sans jamais bénéficier d’une vraie profondeur dramatique. Résultat : le film accumule les pistes sans jamais creuser assez longtemps pour donner un ancrage solide à ses thèmes. Marco Calvani cherche visiblement à marier deux registres : la tendresse de la comédie romantique et la gravité d’un drame sur l’exil et la solitude. Individuellement, ces tonalités fonctionnent. Les moments légers, presque maladroits, possèdent une sincérité qui désarme.
Les scènes plus sombres, centrées sur la peur de l’abandon ou le poids du secret familial, portent une intensité réelle. Mais ensemble, ces registres se heurtent. Le passage d’un ton à l’autre paraît abrupt, comme si le film hésitait en permanence sur la direction à prendre. J’ai ressenti une dissonance, une difficulté à croire à cette oscillation permanente. Ce manque de cohérence fragilise l’ensemble et empêche de plonger totalement dans l’expérience. Si High Tide ne s’effondre pas, c’est largement grâce à son acteur principal. Marco Pigossi incarne Lourenço avec une justesse rare. Son regard, chargé d’incertitude, porte le poids de l’exil et du désir. Sa performance est physique, sensible, toujours en tension entre fragilité et résistance.
Même lorsque les dialogues paraissent convenus ou que la mise en scène tire vers le cliché, il réussit à transformer le matériau brut en quelque chose de touchant. J’ai souvent eu le sentiment qu’il tenait le film à bout de bras, rendant crédible des situations qui auraient pu sombrer dans la banalité. Visuellement, High Tide propose de belles fulgurances. La photographie d’Oscar Ignacio Jiménez capte la lumière particulière de Provincetown, ses rivages, ses ciels changeants. Les scènes dans l’océan, où Lourenço se laisse flotter, créent une poésie silencieuse qui dépasse parfois les mots. Les gros plans sur les corps, les visages, les gestes intimes donnent une texture sensuelle au récit.
Cependant, cette esthétique n’est pas toujours au service de l’histoire. J’ai parfois eu l’impression que l’image cherchait à compenser les faiblesses d’écriture, comme si la beauté visuelle devait masquer les creux narratifs. Cela fonctionne sur l’instant, mais laisse un arrière-goût d’inachevé. Le principal reproche que j’adresse à High Tide tient à son manque d’originalité. L’histoire d’un homme gay étranger, en lutte contre des contraintes administratives et familiales, vivant une romance vouée à l’échec, n’a rien de nouveau. Ce n’est pas un problème en soi — après tout, les récits d’amour reposent souvent sur des archétypes. Mais pour fonctionner, il faut un angle particulier, une écriture qui renouvelle le regard.
Or ici, malgré sa sincérité, le film se contente d’aligner des situations déjà vues ailleurs, sans réussir à leur donner une force singulière. Je me suis retrouvé à anticiper chaque rebondissement, chaque dilemme, chaque échange. Ce sentiment de déjà-vu réduit l’impact émotionnel. En sortant de la projection, je gardais deux impressions contradictoires. D’un côté, le plaisir d’avoir découvert une interprétation magnifique de Marco Pigossi, capable de faire vibrer le film même dans ses passages les plus faibles. De l’autre, une frustration face à une œuvre qui semble avoir eu peur de son propre sujet, qui a choisi d’effleurer plutôt que de plonger.
High Tide n’est pas un échec total, mais c’est un film qui m’a laissé sur ma faim. Il aurait pu être une plongée intime dans les dilemmes d’un immigrant queer, partagé entre amour, exil et identité. Il reste un récit fragile, dispersé, dont la beauté visuelle ne parvient pas à masquer les manques narratifs. High Tide de Marco Calvani raconte une histoire de quête d’ancrage et de liberté à travers le parcours de Lourenço, interprété avec intensité par Marco Pigossi. Malgré de beaux moments de cinéma et une photographie envoûtante, le film souffre de sa dispersion, de ses sous-intrigues inabouties et d’une difficulté à harmoniser ses tons. J’ai voulu y voir une grande fresque sur l’amour et l’exil, mais je n’y ai trouvé qu’un récit émietté, sauvé in extremis par la performance de son acteur principal.
Note : 5.5/10. En bref, un récit fragile, dispersé, dont la beauté visuelle ne parvient pas à masquer les manques narratifs.
Prochainement en France en SVOD
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