4 Septembre 2025
How to Be Normal and the Oddness of the Other World // De Florian Pochlatko. Avec Luisa-Céline Gaffron, Cornelius Obonya et Elke Winkens.
Qu’est-ce que ça veut dire, être “normal” ? La nouvelle génération de cinéastes adore poser la question, mais Florian Pochlatko, pour son premier long-métrage How to Be Normal and the Oddness of the Other World, préfère plonger le spectateur en plein dedans sans donner de définition claire. Présenté en 2025 à la Berlinale dans la section Perspectives, le film suit Pia, une jeune femme fraîchement sortie d’un hôpital psychiatrique, qui tente de reprendre pied dans un monde qui semble aussi étrange qu’elle. Pia, interprétée par Luisa-Céline Gaffron, incarne le cœur du récit.
Le retour à la vie civile d'une jeune femme après son séjour dans un hôpital psychiatrique.
Diagnostiquée avec un trouble de l’attention (ADHD), elle sort d’un séjour en hôpital psychiatrique et retourne chez ses parents pour tenter de “redevenir normale”. Sauf que rien n’est simple : son petit ami Joni (Felix Pöchhacker) l’a quittée pour une autre, ses médicaments lui brouillent la perception de la réalité, et sa famille n’est pas exactement un modèle de stabilité. Sa mère Elfie (Elke Winkens) semble toujours à distance, absorbée par son travail, tandis que son père Klaus (Cornelius Obonya), rongé par les problèmes de son entreprise, essaye maladroitement de la protéger en lui trouvant un poste chez lui.
Ajoutez à ça un nouveau compagnon britannique, Ned (Wesley Joseph Byrne), dont les intentions paraissent floues, et Pia se retrouve au cœur d’un mélange de solitude, d’angoisses et de désillusions. L’un des points forts de How to Be Normal and the Oddness of the Other World réside dans sa manière de brouiller la frontière entre le réel et l’imaginaire. Pochlatko adopte constamment le point de vue de Pia, au point que le spectateur ne sait jamais ce qui est vrai et ce qui relève de l’hallucination. Un repas banal peut soudain se transformer en spectacle grotesque, avec des parents filmés comme des personnages de série policière de seconde zone. Des visages se couvrent de plastique, des clowns surgissent dans le décor, des monstres géants menacent la ville.
Les transitions de formats – entre cadrage carré et cinéma large – renforcent ce sentiment de glissement permanent. Le film illustre ainsi la perception déformée d’une héroïne qui ne parvient plus à distinguer ses pensées de la réalité. Une manière de rappeler que pour quelqu’un en lutte avec la fragilité mentale, le monde extérieur peut paraître encore plus hostile que son propre chaos intérieur. Visuellement et narrativement, Pochlatko fait le pari du désordre. Chaque scène semble avancer comme une improvisation, sans structure apparente. Dialogues coupés, silences pesants, scènes sans véritable conclusion : le tout donne une impression de chaos permanent.
Mais ce chaos est calculé. La caméra observe Pia sans jamais la juger, et les choix de mise en scène traduisent parfaitement la confusion de son esprit. Certains spectateurs trouveront ça fascinant, d’autres épuisant. Le résultat est clair : il n’y a pas de confort, pas de récit classique, juste une succession d’états d’âme mis en images. Le son accentue encore ce malaise. Un bourdonnement constant, des bruits amplifiés, une ambiance qui menace d’exploser à chaque instant… Tout contribue à mettre le spectateur dans la peau d’une héroïne qui ne maîtrise plus rien. Impossible de parler du film sans mentionner Luisa-Céline Gaffron. Son interprétation donne à Pia une humanité touchante, loin des clichés habituels autour des troubles psychiques.
Elle joue sans exagération, avec une intensité retenue, et réussit à faire ressentir la lassitude, la peur, mais aussi l’humour absurde qui surgit parfois dans ses situations. Ses parents, joués par Elke Winkens et Cornelius Obonya, apportent aussi une vraie présence. Leur duo illustre à merveille ce fossé entre une génération qui préfère taire les problèmes et une autre qui a besoin de les hurler pour exister. How to Be Normal and the Oddness of the Other World mélange les genres avec audace. Ça commence comme un drame psychologique, avant de glisser vers une fable visuelle où l’imaginaire dévore la réalité. La transformation de Pia en créature géante, par exemple, fonctionne comme une métaphore brutale de son isolement et de son sentiment d’étrangeté dans un monde qui la rejette.
Cette approche permet au film d’ouvrir une réflexion sur ce que signifie la “normalité”. Est-ce Pia qui n’arrive pas à s’adapter, ou bien est-ce le monde qui est devenu fou ? La question traverse le récit sans jamais trouver de réponse, mais c’est justement ce flou qui donne sa force à la proposition. Cependant, si l’intention est claire, le film souffre parfois d’une tendance à se perdre dans sa propre esthétique. Les séquences hallucinées se répètent, certains effets visuels impressionnent au départ mais finissent par tourner en rond. L’ensemble dure 102 minutes, mais donne parfois la sensation d’un collage de courts-métrages cousus les uns aux autres.
Ce côté expérimental séduira les spectateurs avides d’images fortes, mais risque de fatiguer ceux qui espéraient une narration plus construite. Le film a l’audace de son sujet, mais aussi les faiblesses des premiers essais : beaucoup d’idées, pas toujours bien tenues. Au final, How to Be Normal and the Oddness of the Other World ne cherche pas à donner de solution. Pochlatko n’explique pas ce qu’est la normalité, il montre simplement une jeune femme qui tente d’y accéder dans un monde qui lui-même n’a plus aucun sens. Cette approche peut sembler frustrante, mais elle laisse une trace. Le film évoque la fragilité mentale, le poids des médicaments, l’incompréhension familiale, mais aussi la pression sociale à “fonctionner” coûte que coûte.
À travers Pia, c’est toute une génération qui semble étrangère à un système qui exige l’adaptation sans jamais définir clairement ses règles. Avec How to Be Normal and the Oddness of the Other World, Florian Pochlatko signe un premier long-métrage inégal mais marquant. Sa mise en scène, audacieuse et parfois excessive, reflète parfaitement l’état de confusion de son héroïne. L’interprétation de Luisa-Céline Gaffron donne une dimension humaine à ce récit où se croisent drame intime, comédie noire et fantastique déroutant. Le film interroge la notion de normalité dans un monde qui paraît chaque jour plus absurde. Il n’apporte pas de réponses, mais pousse à se demander si, au fond, être “normal” n’est pas la plus grande illusion de toutes.
Note : 6.5/10. En bref, avec How to Be Normal and the Oddness of the Other World, Florian Pochlatko signe un premier long-métrage inégal mais marquant. Sa mise en scène, audacieuse et parfois excessive, reflète parfaitement l’état de confusion de son héroïne.
Prochainement en France en SVOD
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