16 Septembre 2025
Jour de chasse // De Annick Blanc. Avec Nahéma Ricci, Bruno Marcil et Frédéric Millaire Zouvi.
Jour de chasse, premier long-métrage d’Annick Blanc, ne laisse pas indifférent, même s’il ne tient pas toutes ses promesses. Derrière son intrigue simple – une danseuse exotique échouée dans une cabane de chasse au Québec qui s’impose dans un groupe d’hommes venus pour un enterrement de vie de garçon – le film déroule une exploration dérangeante de la masculinité, du pouvoir et des instincts collectifs. Ce n’est pas un film spectaculaire, ni un récit qui bouleverse par son originalité, mais il reste difficile à oublier tant il met en scène nos travers avec une brutalité sèche.
Nina, une jeune femme au caractère imprévisible, est recueillie par une bande de chasseurs dans un chalet éloigné. Au sein de cette microsociété masculine cinglante et originale, elle sent qu’elle fait enfin partie d’une meute. Cet équilibre fragile est bousculé lorsqu'un mystérieux étranger se joint à son tour au groupe.
L’histoire démarre avec Nina (Nahéma Ricci), strip-teaseuse qui, après un incident sur la route, se retrouve de nouveau face à un groupe de chasseurs qu’elle avait déjà croisés la veille. Ces hommes, réunis pour fêter un mariage, oscillent entre camaraderie virile et agressivité latente. Bernard (Bruno Marcil), le doyen, impose son autorité avec un calme paternaliste qui cache mal un fond de manipulation. Il décide de laisser Nina rester, mais à condition qu’elle passe une sorte de rite d’initiation, comme si son intégration devait se mériter. Dès ce moment, le film pose son dispositif : une femme seule face à un groupe d’hommes dans un espace isolé, coupé du monde.
Le décor – une cabane en forêt – agit comme un laboratoire social où les masques tombent rapidement. Derrière la camaraderie de façade se cachent des rapports de force, des humiliations ritualisées et une hiérarchie qui ne demande qu’à être contestée. La première réussite du film est son atmosphère. La photographie de Vincent Gonneville exploite à merveille les paysages forestiers, renforçant ce sentiment d’isolement et d’absence de règles. Blanc ne cherche pas la surenchère gore ou les rebondissements à tout prix : elle installe une tension sourde, faite de regards, de non-dits et de petites transgressions. À plusieurs reprises, j’ai senti cette boule au ventre propre aux thrillers qui savent jouer avec l’attente plus qu’avec l’action.
Le rythme est pourtant inégal. Malgré une durée courte (1h19), certains passages donnent l’impression de stagner. L’intrigue hésite entre comédie noire, drame psychologique et satire sociale, sans toujours trouver le bon équilibre. Le film garde l’attention, mais parfois plus par curiosité que par véritable immersion. Le choix d’Annick Blanc est clair : ses personnages sont des archétypes. Chaque chasseur incarne un rôle bien défini – le sensible, le chef autoritaire, le suiveur – sans véritable nuance. Nina elle-même n’échappe pas aux clichés, présentée comme la figure de la “fille paumée mais débrouillarde”, à mi-chemin entre marginalité et instinct de survie.
Cette simplicité peut frustrer, car elle empêche d’approfondir les thèmes esquissés : la toxicité masculine, la logique de meute, ou encore la façon dont une femme peut trouver une forme d’appartenance dans un groupe qui la rejette autant qu’il la désire. Mais elle donne aussi une lecture limpide : ces personnages ne sont pas des individus, ce sont des miroirs grossissants de comportements universels. Si le film tient debout, c’est grâce à Nahéma Ricci. Son interprétation donne à Nina une présence magnétique. Elle navigue entre provocation et vulnérabilité, joue de son corps comme d’une arme mais sait aussi imposer des silences qui désarment ses compagnons de fortune. Face à elle, Bruno Marcil incarne un Bernard à la fois charismatique et inquiétant.
Son autorité tranquille finit par se transformer en menace rampante, presque plus dérangeante que la brutalité des autres. Le reste du casting fonctionne sans éclat mais avec efficacité. Chaque acteur remplit son rôle, parfois caricatural, mais la dynamique de groupe fonctionne assez pour créer ce sentiment d’étouffement progressif. L’arrivée de Doudos (Noubi Ndiaye) vient redistribuer les cartes. Sa différence – ethnique, linguistique, culturelle – accentue la fracture déjà présente entre Nina et les hommes. Lui ne parle pas, ou dans une langue non traduite, ce qui renforce son mystère et, paradoxalement, sa vulnérabilité. Rapidement, il devient le bouc émissaire du groupe.
Ce traitement met en lumière le vrai propos du film : la peur de l’étranger, le rejet de celui qui ne s’intègre pas assez vite ou assez bien, et la facilité avec laquelle une communauté se soude autour de la mise à l’écart d’un “autre”. C’est brutal, parfois maladroit, mais rarement faux. Jour de chasse avait le potentiel d’être un grand thriller féministe, un miroir implacable de nos violences sociales. Le film aborde la masculinité toxique, la logique de meute, la manipulation psychologique, mais il le fait souvent de manière trop superficielle. La métaphore “les hommes sont des bêtes” est efficace la première fois, moins quand elle devient répétitive.
Certaines séquences osent une approche plus symbolique, notamment à travers les rêves hallucinés de Nina, mais elles manquent parfois de clarté et coupent le rythme. Cela laisse une impression d’œuvre brouillonne : des idées fortes, mais pas toujours menées jusqu’au bout. Sur le plan visuel et sonore, en revanche, le film séduit. La photographie magnifie les forêts québécoises, entre clair-obscur et froideur métallique. Les sons – coups de fusil, rires qui dérapent, silences pesants – accentuent la tension. L’immersion est réelle, même quand le scénario se perd. Il faut aussi souligner l’économie du récit : peu de décors, peu d’effets, mais une utilisation intelligente des moyens. Cela donne un film resserré, presque claustrophobe, qui joue davantage sur l’atmosphère que sur l’action.
À la fin, je ne sais pas si j’ai aimé Jour de chasse autant que je l’espérais. Le film m’a captivé par moments, agacé à d’autres. Il m’a fait réfléchir sur la manière dont un groupe peut révéler la part la plus sombre de chacun, mais il m’a aussi laissé sur ma faim. C’est une œuvre imparfaite, parfois trop schématique, mais qui reste marquante. Pas un grand film de genre, pas non plus un ratage, plutôt une expérimentation tendue et inconfortable qui donne envie de voir ce qu’Annick Blanc pourra accomplir avec un scénario plus abouti.
Note : 6/10. En bref, Jour de chasse est un thriller canadien tendu et dérangeant, mené par une Nahéma Ricci intense, qui explore les dérives de la masculinité et du pouvoir de groupe, mais qui reste trop schématique pour atteindre toute la profondeur qu’il promet.
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