22 Octobre 2025
La Petite Dernière // De Hafsia Herzi. Avec Nadia Melliti, Ji-Min Park et Amina Ben Mohamed.
La Petite Dernière, réalisé par Hafsia Herzi, est un film qui ne cherche pas à impressionner par de grands artifices mais qui touche par sa sincérité. Adapté du roman autobiographique de Fatima Daas, publié en 2020, le film dresse le portrait d’une adolescente musulmane pratiquante qui se découvre lesbienne. Un sujet sensible, abordé sans détour mais avec une pudeur et une justesse qui rendent le récit profondément humain. Hafsia Herzi, qui vient tout juste de décrocher un César mérité comme actrice pour Borgo (un de mes films préférés de 2024), revient ici derrière la caméra pour son troisième long-métrage. Et le résultat est une œuvre intime, parfois douloureuse, mais toujours lumineuse.
Fatima, 17 ans, est la petite dernière. Elle vit en banlieue avec ses sœurs, dans une famille joyeuse et aimante. Bonne élève, elle intègre une fac de philosophie à Paris et découvre un tout nouveau monde. Alors que débute sa vie de jeune femme, elle s’émancipe de sa famille et ses traditions. Fatima se met alors à questionner son identité. Comment concilier sa foi avec ses désirs naissants ?
Dès les premières scènes, j’ai senti cette volonté de filmer au plus près. Les plans resserrés sur le visage de Fatima permettent de ressentir ses doutes, sa retenue, mais aussi ses élans. Ce choix esthétique, qui rappelle par moments le cinéma d’Abdellatif Kechiche (où Herzi a fait ses débuts dans La graine et le mulet), n’est jamais gratuit. La caméra colle aux gestes, aux regards, aux silences. Même l’immobilité devient parlante, traduisant la tension intérieure du personnage. Il y a quelque chose de brut dans cette façon de filmer. Pas de rupture de narration ni de fioritures inutiles : l’histoire se déploie dans une continuité fluide, presque organique. On reste constamment plongé dans le quotidien de Fatima, comme si la caméra refusait de la lâcher.
La Petite Dernière explore la difficulté de vivre plusieurs identités à la fois. Fatima est une adolescente de banlieue, musulmane pratiquante, mais aussi une jeune femme qui se découvre attirée par d’autres femmes. Dans son entourage, ces identités semblent inconciliables. La religion, la famille, l’école : tout lui renvoie l’idée que ce qu’elle est n’a pas sa place. Cette tension est mise en évidence très tôt, notamment avec une scène marquante où un élève gay est victime de harcèlement scolaire. Ce rejet brutal, presque banalisé, devient le miroir de ce que Fatima redoute pour elle-même. À travers son regard, j’ai ressenti ce tiraillement constant entre ce qu’elle croit devoir être et ce qu’elle sent profondément en elle.
Les discussions avec sa famille renforcent ce dilemme. Il y a de l’amour, beaucoup d’amour même, mais aussi des non-dits, des jugements implicites. Le film montre à quel point ces pressions extérieures s’imposent dans l’intimité et peuvent devenir une véritable honte intériorisée. Malgré le poids du contexte, le film n’est jamais plombant. Il se déploie aussi comme un récit d’apprentissage, un coming of age tendre et pudique. Fatima va vivre sa première grande histoire d’amour, et c’est dans cette relation que son corps et son esprit trouvent une forme de libération. J’ai été particulièrement touché par cette évolution physique : une adolescente raide, presque enfermée dans sa propre carcasse, qui peu à peu se détend, rayonne et s’épanouit.
Les instants de bonheur, aussi courts soient-ils, ont une intensité rare. Même si l’histoire d’amour porte en elle une fragilité, elle offre des moments d’insouciance où Fatima semble enfin respirer. Ces passages font écho à La Vie d’Adèle mais avec une énergie différente. Là où Kechiche s’attardait sur la passion, Herzi injecte une sensibilité plus contemporaine, ancrée dans des réalités sociales et religieuses spécifiques. Ce qui donne à La Petite Dernière une force particulière, c’est sa capacité à confronter directement la religion avec la question de l’homosexualité. La scène où Fatima discute avec l’imam de sa mosquée est révélatrice : un dialogue qui met à nu les contradictions, mais aussi l’ancrage d’un patriarcat profondément installé.
Ces moments sont filmés sans provocation gratuite. Au contraire, ils mettent en lumière la difficulté d’exister pleinement quand les règles religieuses et familiales deviennent étouffantes. J’ai trouvé ce traitement courageux, parce qu’il ne cherche pas à édulcorer le conflit. Il dit les choses frontalement, tout en gardant une tendresse pour ses personnages. La révélation du film, c’est Nadia Melliti. Découverte lors d’un casting sauvage, elle incarne Fatima avec une intensité impressionnante. Son jeu est fait de retenue, de regards, de petites fissures qui s’ouvrent peu à peu. Dans ce rôle complexe, elle parvient à exprimer à la fois la dureté des contraintes sociales et la vulnérabilité d’une jeune femme en quête de liberté.
Autour d’elle, le casting fonctionne très bien. Mouna Soualem apporte une énergie solaire et décalée, avec une scène mémorable qui résonne encore longtemps après : un éclat de vie, presque une provocation joyeuse. Quant aux seconds rôles, ils enrichissent le récit sans jamais voler la lumière. On sent que la direction d’acteurs est maîtrisée et que chacun trouve sa place. Visuellement, La Petite Dernière surprend par la place donnée aux couleurs. Le bleu royal revient régulièrement dans le cadre, comme un fil conducteur. Dans le langage LGBT, cette teinte symbolise l’attirance pour le sexe opposé. Ici, elle finit par s’estomper, comme pour traduire l’acceptation progressive par Fatima de son homosexualité.
Ces choix visuels, loin d’être décoratifs, donnent une cohérence supplémentaire au récit. Ils traduisent de façon subtile le cheminement intérieur du personnage. Ce que j’ai apprécié dans La Petite Dernière, c’est sa capacité à parler du présent. À travers l’histoire intime de Fatima, le film aborde des enjeux universels : la difficulté d’assumer qui l’on est, le poids des traditions, la quête de liberté personnelle. C’est une œuvre qui s’adresse autant à ceux qui se reconnaissent dans ces questionnements qu’à ceux qui découvrent une réalité différente de la leur. Hafsia Herzi ne fait pas un film pour provoquer, mais pour donner une voix. Et cette voix, portée par Nadia Melliti, reste longtemps après la projection.
La Petite Dernière est un film d’une grande justesse, qui réussit à capter les contradictions et les désirs d’une jeunesse en quête d’elle-même. Hafsia Herzi signe un portrait sensible et courageux, où l’intime devient politique sans jamais perdre son humanité. Ce n’est pas une œuvre tapageuse, mais un film qui vit avec ses personnages et qui invite à partager leurs émotions, leurs silences et leurs élans. Un récit important, parce qu’il rappelle que l’identité ne devrait jamais être une prison mais une richesse.
Note : 9/10. En bref, dans La Petite Dernière, Hafsia Herzi adapte le roman de Fatima Daas et livre un portrait sensible d’une adolescente musulmane pratiquante qui découvre son homosexualité. Entre religion, famille et quête de liberté, le film brille par la performance de Nadia Melliti et une mise en scène intime qui explore l’identité avec justesse et émotion.
Sorti le 22 octobre 2025 au cinéma - Vu en avant-première
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