Critique Ciné : Ollie (2025)

Critique Ciné : Ollie (2025)

Ollie // De Antoine Besse. Avec Kristen Billon, Théo Christine et Emmanuelle Bercot.

 

Le cinéma français surprend parfois en allant chercher des histoires là où on ne les attend pas. Avec Ollie, son premier long-métrage de fiction, Antoine Besse plonge dans l’univers du skateboard pour parler d’adolescence, de deuil et d’errance. Mais réduire le film à une chronique de skateurs paumés serait injuste : Ollie dépasse le simple portrait de jeunes en galère pour livrer un récit sensible sur la survie émotionnelle dans un monde rural étouffant. Le titre, Ollie, fait référence à la figure de base du skate, ce saut qui permet de décoller la planche du sol sans l’aide des mains. 

 

À 13 ans, Pierre revient vivre à la ferme de son père après le décès brutal de sa mère. Harcelé à l'école, il se réfugie dans sa passion : le skate. Il rencontre Bertrand, un marginal qui cache un passé d'ancien skateur, et qui le prend sous son aile. Ensemble, ils vont tenter de se reconstruire.

 

Une métaphore évidente, mais efficace : quitter le sol quelques secondes, s’offrir un instant d’air avant de retomber. C’est exactement ce que cherche le héros, Bertrand, interprété par Théo Christine. Un garçon en marge, cabossé par la vie, qui traîne ses blessures comme d’autres trimballent leur board. Le récit n’a rien de spectaculaire : un village de province, des journées qui s’étirent, une jeunesse qui s’ennuie. Mais derrière cette simplicité se cachent les thèmes universels du film : la quête d’identité, l’envie de s’évader, la peur de se casser la figure en essayant de s’élever. Bertrand rencontre Pierre, joué par Kristen Billon, un adolescent timide qui se cherche encore. 

 

Entre eux se noue une relation fragile, faite de gestes plus que de mots. Les scènes où l’un apprend à l’autre les figures de skate sont d’une grande justesse : les mains qui guident, les regards qui se croisent, tout dit l’importance du lien humain dans un quotidien trop rugueux. Cette complicité donne au film son cœur battant. Pas besoin de grands dialogues ni de scènes mélodramatiques : il suffit d’un ollie raté, d’une chute partagée, d’un chien blanc qui rôde comme un fantôme bienveillant pour comprendre ce que ces personnages traversent. Antoine Besse vient du documentaire, et ça se sent. Sa caméra colle au plus près des corps, capte les silences, les hésitations, les instants suspendus. 

 

Il n’y a pas de surenchère, pas de recherche de l’effet. Le film avance au rythme des gestes et des respirations. Les séquences de skate, tournées presque entièrement en extérieur, apportent un souffle visuel qui contrebalance la noirceur des situations. Mais ne vous attendez pas à du punk californien façon MTV. Le réalisateur prend le contrepied total des clichés associés au skate. Pas de musique survitaminée ni de montage clippé. Au contraire, la bande-son se fait douce, parfois mélancolique, toujours en accord avec l’état d’esprit des personnages. Un choix intelligent, qui évite au film de tomber dans la caricature. Au-delà de l’apprentissage personnel, Ollie parle aussi du monde qui entoure ces adolescents. 

 

Le film évoque la faillite des fermes familiales, le poids du chômage, la violence des rapports dictés par une virilité mal digérée. On y croise un agriculteur en difficulté (Cédric Kahn, convaincant dans ce registre), des familles fragilisées, des ados qui noient leur ennui dans l’alcool. Ces touches sociales ne sont jamais assénées lourdement, mais elles composent une toile de fond réaliste. L’adolescence de Bertrand et Pierre ne se vit pas dans un vide, elle est traversée par ces fractures. Le skate devient alors une échappatoire, un moyen de garder l’équilibre dans un monde où tout s’écroule. Difficile de parler d’Ollie sans évoquer la performance de Théo Christine. 

 

Révélé dans Suprêmes avec son incarnation intense de JoeyStarr, l’acteur confirme ici son talent pour habiter des personnages en marge. Dans le rôle de Bertrand, il est brut, parfois désinvolte, parfois mélancolique, toujours juste. Sa relation aux chiens – seuls compagnons qu’il considère comme non-jugeants – résume à elle seule sa manière d’exister. Face à lui, Kristen Billon apporte une fragilité bienvenue. Sa timidité contraste avec la présence physique de Christine, et c’est dans cette opposition que naît la tendresse du film. Leur duo porte l’histoire, donnant de la chair à un récit qui, sur le papier, pouvait sembler mince.

 

Ce qui frappe dans Ollie, c’est la sincérité. Le film ne cherche pas à séduire par des artifices, il préfère se concentrer sur les failles de ses personnages. Oui, le récit d’apprentissage reste classique, et oui, certaines maladresses apparaissent, surtout dans une mise en scène parfois trop sage. Mais le regard porté sur cette jeunesse délaissée respire l’authenticité. En choisissant de tourner presque exclusivement dehors, Antoine Besse donne à son film une lumière naturelle, granuleuse, qui accentue le sentiment d’être dans la vraie vie. On pense parfois à Paranoid Park de Gus Van Sant, pour cette manière de capter une adolescence silencieuse, ou à Céline Sciamma, dans sa façon d’éviter les clichés pour toucher à l’essentiel.

 

Si vous êtes passionné de skate, Ollie aura évidemment une résonance particulière. Les figures, les chutes, les moments de grâce sur la planche sont filmés avec une authenticité qui parlera à ceux qui connaissent cette culture. Mais même sans intérêt particulier pour le skate, il est facile de se laisser embarquer. Le film ne parle pas que de tricks et de figures, il parle surtout d’équilibre, de chute, et de la nécessité de se relever. Et c’est peut-être là sa plus grande réussite : réussir à utiliser le skate comme une métaphore universelle, compréhensible par tous. Ollie n’est pas un film tonitruant. C’est une chronique discrète, parfois fragile, mais sincère.

 

Elle dépeint une jeunesse en quête d’air, coincée entre un monde rural en crise et des blessures intimes difficiles à panser. Grâce à la justesse de ses acteurs et à la délicatesse de sa mise en scène, le film finit par toucher, presque malgré lui. Antoine Besse signe un premier long-métrage imparfait, certes, mais qui possède une vraie personnalité. Dans un paysage cinématographique saturé de récits calibrés, Ollie glisse à contre-courant. Et même si toutes ses tentatives ne sont pas réussies, il parvient à transmettre une émotion simple : celle d’un ado qui tente, coûte que coûte, de décoller du sol, ne serait-ce que pour quelques secondes.

 

Note : 6.5/10. En bref, le skate comme respiration dans un monde à bout de souffle.

Sorti le 21 mai 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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