Critique Ciné : Renoir (2025)

Critique Ciné : Renoir (2025)

Renoir // De Chie Hayakawa. Avec Yui Suzuki, Lily Franky et Hikari Ishida.

 

Après l’intrigant Plan 75, Chie Hayakawa revient avec Renoir, présenté en Sélection officielle au Festival de Cannes 2025. Le film suit Fuki, une fillette de onze ans, dans une petite ville japonaise de province à la fin des années 80. Son père est condamné par un cancer incurable, sa mère s’enfonce dans l’amertume et la fatigue, et elle, entre école, visites à l’hôpital et rêveries, tente de trouver un sens à cet été marqué par l’absence d’amour et l’omniprésence de la mort. À travers ce portrait intimiste, Hayakawa semble vouloir saisir la sensibilité d’une enfant confrontée trop tôt à la dureté de la vie. Mais si le projet intrigue par sa promesse de délicatesse et son approche impressionniste, le résultat laisse un goût mitigé.

 

Tokyo, 1987. Fuki, 11 ans, vit entre un père hospitalisé et une mère débordée et absente. Un été suspendu commence pour Fuki, entre solitude, rituels étranges et élans d’enfance. Le portrait d’une fillette à la sensibilité hors du commun, qui cherche à entrer en contact avec les vivants, les morts, et peut-être avec elle-même.

 

Fuki, incarnée par Yui Suzuki, est au cœur du film. Précoce et silencieuse, elle observe, supporte, et s’évade à travers de petits jeux étranges : des tentatives de télépathie, des rêveries sans but, des instants de solitude transformés en rituels. Face à elle, son père s’éteint lentement, et sa mère, dépassée, peine à assumer son rôle. Le film se construit comme un journal intime éclaté, une suite de fragments de vie posés les uns après les autres sans véritable progression dramatique. Cette structure volontairement décousue cherche à restituer la perception enfantine du temps, mais finit par désorienter. 

 

À force d’esquiver la psychologie et les rebondissements, Renoir prend le risque de perdre le spectateur dans une succession de scénettes qui paraissent anodines. Chie Hayakawa aborde son sujet avec une pudeur extrême. Pas de grandes effusions, pas de confrontation directe avec la douleur ou la colère. Au contraire, la réalisatrice préfère rester en surface, filmer des gestes simples, des regards, des silences. Cette retenue se traduit par une mise en scène minimaliste, presque corsetée, qui laisse très peu de place à l’émotion brute. La photographie, solaire et douce, apporte une certaine beauté plastique à l’ensemble. Certains plans, baignés d’une lumière dorée, rappellent les portraits impressionnistes qui semblent avoir inspiré le titre du film. 

 

Pourtant, cette recherche esthétique finit par devenir un carcan. À force de privilégier la forme au détriment de la chair du récit, le film paraît figé, incapable de donner toute sa place au chaos intérieur de Fuki. Renoir se place dans la lignée de films japonais centrés sur l’enfance et la famille, comme Jardin d’été de Shinji Sōmai ou Déménagement. Ces références ne sont pas anodines : elles soulignent la volonté d’Hayakawa de s’inscrire dans une tradition qui mêle délicatesse, mélancolie et regard enfantin sur des bouleversements familiaux. Mais là où Sōmai laissait exploser une énergie débordante ou flirtait avec le fantastique pour traduire les émotions de ses jeunes héroïnes, Hayakawa reste dans l’esquisse. Le surnaturel est effleuré mais jamais assumé. 

 

Les pistes narratives – la relation mère-fille, la maladie, le deuil, la rencontre avec un étudiant – sont évoquées puis abandonnées. Le résultat est frustrant : au lieu de s’engager pleinement dans un fil narratif, le film préfère rester en retrait, comme s’il craignait d’être trop intense. Le problème majeur de Renoir tient à la distance qu’il impose. Rarement film aura semblé mettre autant de barrières entre son récit et le spectateur. Tout est suggéré, tout est atténué, au point que l’émotion finit par se dissoudre. Là où la pudeur pouvait créer une forme de poésie, elle génère surtout une impression de vide. La jeune actrice Yui Suzuki apporte pourtant une vraie présence. Son regard hypnotique, sa manière de se mouvoir avec retenue, auraient pu servir de vecteur d’émotion. 

 

Mais elle semble constamment bridée par une mise en scène trop sage. L’idée de filmer l’intériorité d’une enfant reste séduisante, mais le dispositif choisi l’étouffe au lieu de la libérer. L’intérêt de Renoir réside aussi dans ce qu’il dit du cinéma japonais contemporain. En reprenant un sujet traité dans les années 90 – la confrontation d’enfants à la maladie ou au divorce – et en le plaçant dans le même cadre temporel, Hayakawa propose un miroir troublant. Le montage, plus serré, joue des allers-retours et des ellipses. La forme évolue, mais le fond reste presque identique. Cela pose une question : qu’a gagné le cinéma japonais en trente ans sur ce terrain ? Si l’on compare Renoir à ses prédécesseurs, difficile de voir un véritable progrès. 

 

Les thématiques sont les mêmes, la mélancolie est toujours présente, mais l’intensité dramatique semble avoir disparu. Là où Sōmai ou Kore-eda savaient capter les contradictions de l’enfance, Hayakawa paraît trop prudente, comme si elle craignait d’abîmer son sujet en le confrontant à des émotions trop directes. Le titre Renoir trouve un écho dans l’approche impressionniste du film. Par petites touches, la réalisatrice tente de recréer une atmosphère flottante, entre lumière et mélancolie. Mais cette volonté de peindre plutôt que de raconter conduit à une œuvre qui reste trop éthérée. L’impressionnisme au cinéma peut être une force, quand il parvient à saisir l’essence d’un instant. 

 

Ici, il devient une faiblesse, car il prive le film de densité et de progression. Tout est effleuré, rien n’est creusé. L’émotion est toujours promise mais rarement tenue. Renoir est un film délicat, parfois beau, mais qui manque de souffle et d’ancrage. Chie Hayakawa signe une œuvre pudique, trop retenue, qui ne parvient pas à transformer son sujet intime en véritable récit de cinéma. En refusant la psychologie et en se réfugiant dans une mise en scène minimaliste, elle asphyxie son héroïne au lieu de lui donner l’espace nécessaire pour exister pleinement. Si la photographie et la prestation de Yui Suzuki apportent quelques éclats, l’ensemble reste trop sage pour émouvoir. À la sortie, demeure le sentiment d’avoir vu une esquisse plutôt qu’un tableau achevé.

 

Note : 4/10. En bref, Renoir propose une plongée dans l’été d’une fillette confrontée à la maladie de son père et à l’absence d’amour maternel. Visuellement soigné et empreint de délicatesse, le film souffre cependant d’un manque d’audace et d’une mise en scène trop timorée qui maintient le spectateur à distance.

Sorti le 10 septembre 2025 au cinéma

 

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