16 Septembre 2025
Sirāt // De Oliver Laxe. Avec Sergi López, Bruno Núñez Arjona et Richard Bellamy.
Sirāt, le nouveau long-métrage d’Oliver Laxe, tente clairement de créer une expérience sensorielle. Présenté à Cannes, le film a rapidement divisé : pour certains, une claque sensorielle, pour d’autres, une épreuve trop abstraite. Une chose est sûre, il ne laisse pas indifférent. Le point de départ de Sirāt est presque simple : un père et son fils traversent le désert marocain pour retrouver une fille disparue. En chemin, ils croisent une communauté de teufeurs qui vit au rythme des free parties, loin de tout. Puis la route déraille, littéralement. Les véhicules quittent le convoi, les étapes se font plus incertaines, et le film bascule dans une dimension plus symbolique que narrative.
Au cœur des montagnes du sud du Maroc, Luis, accompagné de son fils Estéban, recherche sa fille aînée qui a disparu. Ils rallient un groupe de ravers en route vers une énième fête dans les profondeurs du désert. Ils s’enfoncent dans l’immensité brûlante d’un miroir de sable qui les confronte à leurs propres limites.
Le titre lui-même éclaire cette démarche. Dans la tradition islamique, le Sirāt est ce pont suspendu entre enfer et paradis, que chacun doit traverser après la mort. Oliver Laxe en fait une métaphore : ce voyage n’est pas seulement géographique, il est intérieur. C’est la traversée d’un monde en crise, où la mort est partout, mais où aucun cadavre n’apparaît à l’écran. Tout est suggéré, jamais montré, comme pour mieux laisser l’imaginaire travailler. Le film mélange les genres avec un certain aplomb. Au départ, il ressemble à un road-movie documentaire, caméra collée à des visages fatigués par la poussière et la musique électro. Puis il prend des allures de survival, avec des séquences d’une tension extrême où l’on se surprend à s’agripper au siège.
Enfin, il glisse vers la fable politique, en laissant filtrer à la radio des bribes de guerre et d’exode. Cette hybridation peut déstabiliser. Laxe n’offre pas de récit balisé, encore moins de résolution nette. Sirāt se vit comme une transe : parfois euphorique, parfois angoissante, souvent épuisante. Il faut accepter d’être dérouté, de perdre le fil pour saisir la portée métaphorique de ce chemin sans destination claire. Ce qui marque le plus, c’est l’approche sensorielle. Le désert est filmé en plans larges à couper le souffle, mais aussi en détails bruts : des visages en sueur, des mains qui tremblent, des regards perdus. La musique électro-punk, omniprésente, devient un personnage à part entière.
Elle pulse, vrille, secoue, jusqu’à rendre la projection presque physique. On ne se contente pas de regarder Sirāt, on le ressent dans son corps. Mais cette expérience a un prix : la fatigue. À force de jouer sur la répétition et les contrastes, le film peut paraître long, voire éprouvant. On ressort vidé, un peu comme après une fête qui s’est éternisée jusqu’au petit matin. Certains y verront la preuve d’un cinéma radical et audacieux, d’autres un exercice trop hermétique. Là où Sirāt déçoit un peu, c’est dans l’écriture des personnages. Sergi Lopez apporte une intensité touchante dans le rôle du père, mais son fils reste plus effacé. Quant à la galerie de fêtards, composée en grande partie de non-professionnels, elle dégage une authenticité brute mais manque d’épaisseur dramatique.
On devine des trajectoires, on aperçoit des blessures, mais rien n’est vraiment creusé. Ce choix est sans doute volontaire : le film préfère les archétypes aux portraits fouillés. Mais ce minimalisme peut frustrer. Quand tout repose sur l’ambiance et le symbolisme, l’absence de figures marquantes rend plus difficile l’attachement émotionnel. Derrière la poussière, les beats et le mysticisme, Sirāt parle de notre monde actuel. Un monde en conflit, en exode permanent, où les communautés cherchent à fuir la réalité mais finissent toujours rattrapées. Le désert devient une métaphore de l’humanité en perdition, ballottée entre désir de liberté et menace de destruction.
Cette lecture politique n’est jamais assénée, mais elle imprègne le film. Les paysages brûlants, les camions perdus, les radios qui évoquent des guerres invisibles : tout renvoie à une planète au bord du chaos. Dans ce sens, Sirāt n’est pas seulement une errance sensorielle, c’est aussi un miroir sombre de notre époque. Avec Sirāt, Oliver Laxe confirme son goût pour un cinéma radical. Après Mimosas et Viendra le feu, il poursuit son exploration d’un cinéma à la frontière du documentaire, de la fiction et du rituel. Sa mise en scène joue sur les contrastes : lenteur hypnotique d’un plan fixe, puis explosion soudaine de violence ou de musique. Cette alternance rend le film imprévisible, parfois irritant, mais toujours singulier.
À 42 ans, le cinéaste franco-espagnol s’affirme comme une voix à part, loin des conventions narratives dominantes. Cela ne plaira pas à tout le monde, et c’est assumé. Sirāt ne cherche pas à séduire, il cherche à marquer. En sortant de la salle, impossible de rester neutre. Certains spectateurs parleront d’un choc visuel et sonore, d’autres d’une imposture arty. La vérité se situe sans doute entre les deux. Oui, Sirāt peut sembler opaque, avec ses symboles mystiques et ses personnages esquissés. Mais il a cette capacité rare de transformer une projection en expérience, quitte à déranger. C’est un film qui demande une implication. Pas seulement de l’attention, mais aussi une part de soi.
Pour apprécier Sirāt, il faut accepter de se perdre, de lâcher prise, de se laisser happer par un voyage dont le sens reste volontairement flou. Ceux qui s’y prêteront vivront un moment unique. Les autres risquent de décrocher très vite. Sirāt est un film déroutant, parfois épuisant, mais indéniablement marquant. Entre road-movie halluciné, survival désertique et fable politique, il brouille les repères habituels pour offrir une expérience sensorielle brute. Magnifié par les paysages marocains et une bande-son électrisante, il questionne la place de l’humanité dans un monde en crise. Pas parfait, parfois frustrant, mais unique. Un film qui secoue, qui dérange, qui fatigue. Et c’est peut-être là sa plus grande force.
Note : 9/10. En bref, entre road-movie halluciné, survival désertique et fable politique, Sirāt brouille les repères habituels pour offrir une expérience sensorielle brute.
Sorti le 10 septembre 2025 au cinéma
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