3 Septembre 2025
The Players // De Sarah Galea-Davis. Avec Stefani Kimber, Eric Johnson et Jesse Salgueiro.
Dans un monde où les récits sur les abus de pouvoir et les dérives de certaines figures artistiques se multiplient, The Players de Sarah Galea-Davis arrive comme une œuvre à la fois intime et politique. Présenté au Glasgow Film Festival 2025, le film met en scène Emily, une adolescente de 15 ans, qui rejoint une troupe de théâtre avant-gardiste à l’été 1994. À travers son regard naïf, Sarah Galea-Davis raconte une histoire qui dépasse largement les coulisses d’un spectacle pour s’aventurer sur un terrain miné : celui de la manipulation, de la séduction abusive et des rapports de force qui gangrènent le monde artistique.
En 1994, la jeune Emily rejoint une troupe de théâtre d'avant-garde. Attirée par le monde bohème de ses camarades et se sentant comme en famille, elle se retrouve mêlée aux dynamiques de pouvoir complexes du groupe.
Dès les premières minutes, l’ancrage temporel est clair. Décors, costumes et palette de couleurs recréent une atmosphère très années 1990, presque nostalgique. Mais derrière ce vernis rétro se cache un malaise grandissant. Emily, interprétée par Stefani Kimber, arrive pleine d’enthousiasme, impatiente de prouver sa valeur. Elle découvre un monde bohème qui lui semble libre et exaltant, une famille de substitution qu’elle rêve d’intégrer pleinement. La réalité est moins idyllique. Rapidement, elle se heurte aux dynamiques complexes du groupe, à ses codes implicites, à ses contradictions. Le théâtre n’est pas seulement un lieu de création : c’est aussi un terrain de domination où chacun tente de trouver sa place, parfois au prix de sa propre intégrité.
Stefani Kimber incarne Emily avec une justesse qui déstabilise. Sa naïveté n’est jamais caricaturale ; elle traduit au contraire la fragilité de l’adolescence, ce moment de bascule où l’envie de briller se mêle à la peur d’échouer. Son regard émerveillé face à Reinhardt, le metteur en scène incarné par Eric Johnson, dit tout de l’admiration aveugle que suscite parfois une figure charismatique. Mais Kimber ne s’arrête pas à l’innocence. Elle montre aussi la détresse, la culpabilité et la confusion qui s’emparent d’Emily lorsqu’elle comprend peu à peu les intentions troubles de son mentor. Certaines scènes sont difficiles à regarder tant la tension est palpable, mais elles évitent l’écueil du sensationnalisme.
Eric Johnson prête ses traits à Reinhardt, un metteur en scène à la fois fascinant et inquiétant. Son autorité artistique est incontestable, sa passion pour le théâtre évidente. Mais derrière ce vernis se cache une personnalité coercitive. Reinhardt manipule, teste les limites de ses actrices, les pousse au-delà du raisonnable sous prétexte d’art. L’une des scènes les plus marquantes le montre proposant de mettre Emily en scène vêtue d’une robe en papier… avant d’y mettre le feu. Tout cela est présenté comme une expérience artistique, une performance radicale. Emily, trop jeune pour comprendre la gravité de la situation, accepte. Ce moment illustre parfaitement la manière dont des figures de pouvoir peuvent maquiller l’abus en génie créatif.
Jess Salgueiro et Vanessa Smythe incarnent des comédiennes plus expérimentées, dont les interactions avec Emily donnent une profondeur supplémentaire au récit. Le film rappelle que la violence ne vient pas seulement des hommes. Certaines femmes de la troupe, conscientes des dérives, préfèrent détourner le regard ou même minimiser les comportements de Reinhardt. L’une des idées fortes de The Players est de montrer comment la normalisation de l’abus se perpétue : jeunes actrices à qui l’on conseille de “jouer le jeu”, autres qui affirment qu’il faut accepter certaines avances si l’on veut percer. Ces dialogues résonnent tristement avec des témoignages bien réels de l’industrie culturelle, renforçant la dimension politique du film.
Sarah Galea-Davis transpose sur grand écran l’esprit d’un théâtre expérimental. Le film joue avec les lumières, les chorégraphies de répétitions et même les ruptures de ton pour recréer cette atmosphère de recherche permanente. La caméra épouse parfois les mouvements des acteurs, donnant une impression de performance filmée plutôt que de simple fiction. Ce choix artistique est audacieux mais a ses limites. Certaines séquences s’étirent, comme coincées dans une mise en abyme théâtrale qui ralentit le rythme. L’histoire souffre d’un ventre mou au milieu du film, là où elle aurait gagné à resserrer sa narration. La conclusion, elle, arrive rapidement, presque trop.
Après un tel crescendo de tension, l’absence d’un dénouement plus appuyé laisse un sentiment d’inachevé. En situant l’action en 1994, Sarah Galea-Davis rappelle une époque où les abus dans le milieu artistique étaient encore plus invisibilisés qu’aujourd’hui. Mais difficile de ne pas voir le film à travers le prisme du mouvement #MeToo. Chaque humiliation, chaque manipulation, chaque parole déplacée résonne comme un écho des récits entendus ces dernières années. Ce décalage temporel crée une double lecture intéressante. D’un côté, on observe une adolescente piégée dans une mécanique dont elle ignore les codes. De l’autre, on mesure combien ces mécanismes ont été dénoncés depuis – et combien il reste encore à faire pour les éradiquer.
Le film impressionne par sa sincérité et par la sensibilité de son approche. Stefani Kimber est bouleversante, Eric Johnson glaçant, et la mise en scène trouve des fulgurances poétiques. Mais The Players n’est pas exempt de défauts. Son rythme parfois inégal affaiblit l’impact global. La multiplication des scènes de manipulation finit par créer une certaine lassitude, et le manque de résolution forte laisse une impression de demi-mesure. Pourtant, même avec ses maladresses, le film a le mérite d’oser. Je ressors de The Players partagé. J’ai été captivé par certaines séquences, gêné par d’autres, frustré par le manque de conclusion. Mais au fond, n’est-ce pas précisément le but d’un tel film ?
Bousculer, déranger, obliger à réfléchir sur un sujet encore brûlant. The Players n’est pas un divertissement. C’est une œuvre inconfortable, parfois aride, mais nécessaire. Elle rappelle que derrière l’éclat des projecteurs se cachent des zones d’ombre où se jouent des rapports de force toxiques. Emily n’est qu’un personnage, mais elle incarne des centaines d’histoires réelles. Avec The Players, Sarah Galea-Davis signe un drame intense, imparfait mais essentiel. Le film ne se contente pas de dénoncer, il montre les mécanismes insidieux de la manipulation et la manière dont une adolescente peut être happée dans un système qui la dépasse.
Note : 7/10. En bref, si la lenteur et le manque de résolution peuvent frustrer, la puissance des interprétations et l’authenticité du regard en font une œuvre intéressante à voir.
Prochainement en France en SVOD
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog