3 Septembre 2025
Inspirée du roman de Peter Høeg, Miss Smilla’s Feeling for Snow, publié en 1992, Smilla’s Sense of Snow, mini-série en six épisodes et réalisée par Amma Asante, revisite l’histoire sous un angle nouveau en la projetant dans un futur dystopique. Au lieu de s’ancrer dans le Copenhague des années 1990, l’intrigue se déroule en 2040, dans une société marquée par une surveillance constante, des tensions sociales et une crise énergétique. Au fil des six épisodes, le spectateur est entraîné dans une enquête qui dépasse rapidement le cadre d’un simple fait divers pour révéler des enjeux identitaires, politiques et environnementaux. L’ensemble offre une expérience qui oscille entre thriller existentiel, drame intime et réflexion sur la mémoire coloniale.
Le choix de situer l’action en 2040 modifie profondément la lecture de l’histoire. Alors que le roman original mettait en avant une confrontation entre mémoire coloniale et enquête policière dans le présent des années 90, la série choisit de se projeter dans une réalité où les problématiques se trouvent exacerbées. Le spectateur découvre un Copenhague où chaque citoyen est contraint de porter une caméra qui enregistre ses moindres gestes. Des drones sillonnent le ciel, capables d’analyser les comportements et d’anticiper d’éventuelles infractions. La surveillance se veut préventive, mais elle installe un climat oppressant, rappelant les dérives des régimes totalitaires.
Parallèlement, la gestion des ressources énergétiques devient un élément central du récit. Chaque individu reçoit une allocation mensuelle d’électricité, insuffisante pour couvrir tous les besoins. Les plus riches parviennent à contourner ces restrictions en achetant des quotas supplémentaires, tandis que les plus vulnérables vivent dans la crainte d’un black-out permanent. Ce contexte dystopique donne une profondeur supplémentaire aux thématiques de Peter Høeg, en les reliant aux inquiétudes actuelles liées à la transition énergétique et à l’injustice sociale. Au cœur de la série se trouve Smilla Jaspersen, interprétée par Filippa Coster-Waldau. L’actrice, dont les origines reflètent celles de son personnage, parvient à incarner la complexité d’une femme partagée entre deux héritages.
Fille d’un médecin danois et d’une chasseuse inuit, Smilla porte en elle une dualité douloureuse. D’un côté, la mémoire d’une mère disparue prématurément, symbole de racines groenlandaises fragilisées ; de l’autre, la figure d’un père issu de l’élite danoise, représentant d’un pays aux velléités coloniales. Cette opposition nourrit chez elle un sentiment d’exil intérieur. La solitude domine sa vie. Elle évite les relations, se tient à distance de toute forme de proximité émotionnelle. Pourtant, le décès d’Isaiah, un jeune garçon inuit de son immeuble, brise ce fragile équilibre. L’enfant chute du toit dans des circonstances troubles, et malgré la prolifération de caméras, aucune image ne vient attester de la thèse officielle de l’accident.
Smilla refuse d’accepter cette version et s’engage dans une quête obstinée de vérité. Ce point de départ relie la série à ses origines littéraires : une mort inexplicable devient le déclencheur d’une enquête qui dépasse largement la question criminelle. L’enquête de Smilla n’est jamais qu’une surface. Sous les apparences d’un polar, la série propose un récit beaucoup plus intime. Chaque pas dans l’investigation rapproche la protagoniste de ses propres fractures. La recherche de justice pour Isaiah devient indissociable d’une confrontation avec son propre passé. L’histoire coloniale du Danemark en Arctique, les discriminations envers les Inuits et le sentiment d’invisibilité des minorités s’entremêlent dans le fil narratif.
Smilla s’oppose aux discours nationalistes qui se renforcent dans cette société dystopique. Les slogans hostiles aux immigrés envahissent les rues, les rassemblements populistes tentent de redéfinir l’identité nationale. Dans ce climat, son origine inuit la place en marge et la confronte à une exclusion qui résonne avec celle qu’elle perçoit chez Isaiah. Ce parallèle entre l’enfant et l’adulte donne à la série un ton profondément mélancolique. L’histoire devient une méditation sur la perte, la mémoire et la nécessité de revendiquer une appartenance malgré les forces qui cherchent à la nier. La réalisatrice Amma Asante insuffle à la série un regard singulier.
Son expérience dans des récits historiques et sociaux transparaît dans la manière dont elle traite la dimension politique de l’histoire. Elle ne se contente pas d’une reconstitution futuriste ; elle cherche à donner une cohérence visuelle et thématique à ce monde de 2040. Les décors de Copenhague, glacials et quadrillés de technologies de surveillance, contrastent avec les paysages enneigés du Groenland, où la nature domine encore l’homme malgré les cicatrices du dérèglement climatique. La réalisation privilégie des rythmes lents, presque contemplatifs. Certaines séquences paraissent suspendues, comme si elles voulaient capter l’intériorité des personnages plutôt que l’action brute.
Ce choix peut dérouter, car il brise parfois la dynamique attendue d’un thriller. Mais il correspond à l’ambition de la série : explorer davantage l’identité et la mémoire que le suspense pur. La neige occupe une place centrale, fidèle à l’esprit du roman. Elle n’est pas qu’un décor, mais un langage. Pour Smilla, chaque variation de texture et chaque nuance de blanc raconte une histoire. Cette sensibilité particulière devient un fil rouge dans la série. Les scènes enneigées traduisent des états d’âme, incarnent la mémoire de l’enfance au Groenland et soulignent l’écart entre nature et modernité urbaine. Le motif de la neige permet aussi de réfléchir à la fragilité climatique.
Dans ce futur proche, la neige persiste, mais son omniprésence semble presque artificielle, comme si elle dissimulait un monde en train de s’épuiser. La série donne ainsi à la neige une double fonction : mémoire affective et métaphore écologique. Si Smilla porte le récit, plusieurs personnages gravitent autour d’elle et participent à l’exploration de ce monde dystopique. L’agent Holm, représentant de l’autorité policière, incarne l’ambiguïté d’un système où la recherche de vérité se heurte à la machine institutionnelle. Rahid Youseffi, voisin et réfugié politique, reflète une autre facette de l’exclusion. Son rôle illustre la manière dont certains individus, pris au piège par des chantages, deviennent malgré eux des instruments du pouvoir.
Le père de Smilla, Moritz Jaspersen, réapparaît dans sa vie comme une figure lourde de contradictions. Son statut de médecin respecté contraste avec les blessures coloniales qu’il représente aux yeux de sa fille. Les personnages issus des sphères politiques et économiques, eux, incarnent la collusion entre pouvoir et exploitation des ressources. Ces figures secondaires enrichissent l’arrière-plan mais ne bénéficient pas toujours d’un développement suffisant. Par moments, leur fonction semble se limiter à servir l’avancée de l’intrigue. La mort d’Isaiah se révèle rapidement liée à un complot plus vaste, impliquant un magnat de la technologie et des ambitions ministérielles.
L’intrigue dépasse alors le cadre intime pour rejoindre celui d’une lutte de pouvoir. Ce glissement peut désorienter, car il entraîne l’histoire vers une dimension de conspiration où les enjeux deviennent plus larges que le destin individuel de Smilla. Pourtant, cette articulation entre intime et politique correspond à la logique de la série : montrer comment un drame personnel révèle les fissures d’une société tout entière. L’une des grandes questions autour de cette adaptation réside dans son rapport à l’œuvre originale. Le roman de Høeg plaçait l’accent sur l’intériorité de Smilla et son rapport sensoriel au monde. Le film de 1997 avait tenté une transposition plus directe, mais au prix d’un certain affadissement. La série, en revanche, choisit une voie médiane.
Elle garde l’essence du personnage et des thématiques, tout en introduisant un cadre temporel et technologique inédit. Ce déplacement peut déstabiliser les lecteurs attachés au roman, mais il permet de renouveler la portée du récit pour un public contemporain. L’une des faiblesses de la série tient à la gestion du rythme. Les deux premiers épisodes installent rapidement l’univers et accrochent par leur intensité. Mais le cœur de la saison, notamment les épisodes trois et quatre, ralentit considérablement. Les intrigues politiques s’étirent et diluent l’élan narratif. Ce choix aurait pu gagner en efficacité avec une écriture plus resserrée. Heureusement, les épisodes cinq et six relancent l’intérêt, en particulier grâce à une confrontation finale qui apporte une résolution à la fois dramatique et symbolique.
Au-delà de ses qualités et de ses faiblesses, la série mérite d’être regardée pour la manière dont elle met en scène des préoccupations actuelles. La surveillance numérique, la crise énergétique, le poids du colonialisme et les tensions identitaires sont autant de sujets qui résonnent dans nos sociétés. Smilla’s Sense of Snow ne se contente pas d’un récit policier : elle interroge la manière dont les choix collectifs façonnent les destins individuels. Au terme de ses six épisodes, Smilla’s Sense of Snow laisse une impression contrastée. La série séduit par son ambition thématique et visuelle, par l’incarnation touchante de son héroïne et par la pertinence des questions qu’elle soulève.
Mais elle souffre aussi de certaines longueurs et d’un équilibre parfois fragile entre enquête intime et complot politique. Cette dualité reflète sans doute la difficulté de transposer une œuvre littéraire si riche dans un format sériel limité. Pourtant, malgré ses imperfections, la série parvient à offrir une expérience singulière. Elle propose un regard neuf sur une histoire connue, tout en invitant à réfléchir à des enjeux profondément contemporains. Dans un paysage télévisuel saturé de récits interchangeables, cette tentative mérite d’être saluée. La saison se referme sur un sentiment de mélancolie, mais aussi sur l’idée qu’une réconciliation avec le passé reste possible, même au prix de douloureuses vérités.
Note : 6/10. En bref, Smilla’s Sense of Snow laisse une impression contrastée. La série séduit par son ambition thématique et visuelle, par l’incarnation touchante de son héroïne et par la pertinence des questions qu’elle soulève. Mais elle souffre aussi de certaines longueurs et d’un équilibre parfois fragile entre enquête intime et complot politique.
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