Critique Ciné : Julie se tait (2025)

Critique Ciné : Julie se tait (2025)

Julie se tait // De Leonardo Van Dijl. Avec Tessa Van den Broeck, Ruth Becquart et Koen De Bouw.

 

Julie se tait, premier long-métrage de Leonardo Van Dijl et coproduit par les frères Dardenne, est un drame intimiste qui s’attaque à un sujet brûlant : la place des jeunes sportives face aux abus de pouvoir dans le milieu de l’élite. Et il le fait à travers une idée simple mais redoutable : suivre une adolescente qui choisit… de se taire. Julie est une jeune joueuse de tennis prometteuse. Lycéenne, mais déjà en route vers le haut niveau, elle vit avec l’obsession du sport, le rêve de l’équipe nationale, et l’ombre de son entraîneur. Quand une autre joueuse de son club met fin à ses jours, la machine s’emballe : l’entraîneur est suspendu, les soupçons se multiplient, les regards se posent sur Julie.

 

Julie, une star montante du tennis évoluant dans un club prestigieux, consacre toute sa vie à son sport. Lorsque l'entraîneur qui pourrait la propulser vers les sommets est suspendu soudainement et qu'une enquête est ouverte, tous les joueurs du club sont encouragés à partager leur histoire. Mais Julie décide de garder le silence.

 

Et là où tout le monde attend une réaction, Julie garde le silence. Elle ne nie rien, ne confirme rien. Elle encaisse. Elle joue. Elle encaisse encore. Ce silence obstiné devient alors le cœur du film, presque son personnage principal.C’est là que Julie se tait prend une dimension particulière. D’habitude, dans ce type d’histoire, on attend la confession, la révélation, le moment où la victime brise ses chaînes. Leonardo Van Dijl fait un choix inverse : il met en scène l’attente, l’inertie, l’ambiguïté. Ce qui pourrait être frustrant se révèle en réalité fascinant. Le mutisme de Julie en dit bien plus que n’importe quel discours. Est-ce la peur de perdre sa carrière ? La honte ? Le déni ? Ou tout simplement l’incapacité de mettre en mots ce qui s’est passé ? 

 

Rien n’est tranché, et c’est précisément dans ce doute que le film trouve sa force. Impossible de parler de ce film sans évoquer Tessa Van den Broeck. Ancienne joueuse de tennis, elle incarne Julie avec une intensité troublante. Son corps dit tout ce que sa bouche refuse de prononcer : la tension des épaules, les regards fuyants, les gestes mécaniques sur le court. Elle réussit à rendre crédible une adolescente enfermée dans son mutisme sans jamais basculer dans le cliché de la victime fragile. À certains moments, sa détermination à continuer de jouer malgré tout est presque plus violente que les silences eux-mêmes. Elle porte littéralement le film sur ses épaules, et son interprétation habite chaque plan.

 

Tourné en 35 mm, le film a une texture particulière, presque granuleuse, qui rappelle un cinéma artisanal, loin des artifices numériques. Van Dijl évite les effets de manche : pas de musique omniprésente pour nous dicter l’émotion, pas de dialogues explicatifs. Les sons du tennis – balles frappées, souffles courts, crissements sur la terre battue – deviennent la bande sonore principale. Cette sobriété peut déconcerter. Certains trouveront le rythme trop lent, presque figé. Mais ce minimalisme sert le propos : comme Julie, le spectateur se retrouve enfermé dans un huis clos intérieur, obligé d’écouter ce que le silence produit en lui. À première vue, Julie se tait pourrait passer pour un simple film sur le tennis. 

 

Mais derrière la raquette et les entraînements se cache un portrait beaucoup plus large : celui des structures de formation sportive, souvent impitoyables. Le film montre des écoles d’excellence où l’exigence physique et mentale laisse peu de place à la fragilité. Les jeunes athlètes apprennent très vite que se plaindre, c’est perdre du temps, et que se taire, c’est avancer. Cette culture du silence, déjà pesante en soi, devient insupportable lorsqu’elle se mélange à des dynamiques d’emprise et de manipulation. Difficile de regarder Julie se tait sans penser au mouvement #MeToo. Bien que l’action se concentre sur une histoire intime, le film résonne avec les nombreux témoignages de sportives ayant dénoncé les abus de leurs entraîneurs. 

 

Pourtant, Van Dijl évite la frontalité. Il ne montre pas l’acte, il ne moralise pas, il n’explique pas tout. Ce choix peut diviser : certains y verront un manque de courage, d’autres une subtilité bienvenue. Pour ma part, j’ai trouvé que ce flou renforçait l’inconfort. Le spectateur se retrouve, comme Julie, à douter, à interpréter, à chercher des signes. Et c’est exactement ce que vivent ceux qui, dans la vraie vie, sont confrontés à ce genre de situation. La coproduction des frères Dardenne n’est pas anodine. Leur empreinte se ressent dans le naturalisme, dans la fixité des cadres, dans cette façon d’accompagner les personnages sans juger. Mais Leonardo Van Dijl parvient tout de même à s’affranchir de l’ombre écrasante de ses producteurs. 

 

Là où les Dardenne privilégient souvent le social pur, lui choisit le silence, le non-dit, presque l’abstraction. Cela donne un film contemplatif, parfois aride, mais jamais gratuit. Je ne vais pas le cacher : Julie se tait n’est pas un film facile. Certains moments donnent l’impression d’assister à une partie de tennis interminable en fond de court. L’action stagne, le silence s’éternise, et la fixité des plans peut devenir pesante. Et pourtant, il se passe quelque chose. Derrière l’apparente immobilité, le film installe un malaise, une attente qui finit par happer. J’ai ressenti ce paradoxe tout au long de la projection : osciller entre l’ennui et la fascination. Comme si le réalisateur avait volontairement choisi de mettre le spectateur dans la même position que son héroïne : coincé, incapable de sortir, obligé de tenir jusqu’au bout.

 

J’ai terminé le film avec un sentiment ambigu. J’ai admiré la précision de la mise en scène, la force de l’interprétation de Tessa Van den Broeck, et le courage de traiter un sujet aussi délicat sans tomber dans la lourdeur. Mais j’ai aussi ressenti une certaine lassitude, face à un film qui étire parfois trop ses silences et qui refuse obstinément d’offrir une vraie respiration. Est-ce un défaut ou une qualité ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est que Julie se tait est un film qui ne laisse pas indifférent. Qu’on l’admire ou qu’on le trouve barbant, il provoque une réaction. Et dans un paysage cinématographique souvent saturé d’œuvres formatées, c’est déjà beaucoup.

 

Avec Julie se tait, Leonardo Van Dijl signe un premier film maîtrisé, à la fois sobre et dérangeant. En choisissant de filmer le silence plutôt que la parole, il interroge non seulement le rapport entre entraîneurs et sportifs, mais aussi la manière dont nos sociétés accueillent – ou étouffent – la libération de la parole. Candidat belge aux Oscars, porté par une actrice principale impressionnante et une mise en scène sans artifices, ce film divisera forcément. Personnellement, j’y ai vu une œuvre importante, même si parfois trop figée pour me captiver totalement. Mais peut-être est-ce là son véritable enjeu : montrer que le silence, aussi inconfortable soit-il, peut devenir un cri.

 

Note : 6.5/10. En bref, avec Julie se tait, Leonardo Van Dijl signe un premier film maîtrisé, à la fois sobre et dérangeant. En choisissant de filmer le silence plutôt que la parole, il interroge non seulement le rapport entre entraîneurs et sportifs, mais aussi la manière dont nos sociétés accueillent – ou étouffent – la libération de la parole. 

Sorti le 29 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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