Critique Ciné : La chambre de Mariana (2025)

Critique Ciné : La chambre de Mariana (2025)

La chambre de Mariana // De Emmanuel Finkiel. Avec Mélanie Thierry, Artem Kyryk et Julia Goldberg.

 

Avec La Chambre de Mariana, Emmanuel Finkiel poursuit son exploration de la mémoire et de l’intime. Après Voyages et La Douleur, il revient avec une histoire marquée par la Shoah, mais racontée de manière indirecte, à travers les silences, les regards et l’enfermement. Adapté du roman d’Aharon Appelfeld, ce long-métrage installe un huis clos troublant : celui d’un enfant juif caché dans la chambre d’une prostituée ukrainienne, en pleine Seconde Guerre mondiale. J’ai trouvé dans ce film de réelles qualités, mais aussi de vraies limites. La Chambre de Mariana est une œuvre importante par son sujet, mais parfois plombée par sa lenteur et son manque d’impact émotionnel.

 

1943, Ukraine, Hugo a 12 ans. Pour le sauver de la déportation, sa mère le confie à son amie d’enfance Mariana, une prostituée qui vit dans une maison close à la sortie de la ville. Caché dans le placard de la chambre de Mariana, toute son existence est suspendue aux bruits qui l’entourent et aux scènes qu’il devine à travers la cloison…

 

Difficile de parler de La Chambre de Mariana sans évoquer Mélanie Thierry. Elle livre une performance impressionnante, sans doute l’une des plus intenses de sa carrière. Son investissement est total : elle a appris l’ukrainien, travaillé sa gestuelle et ses intonations, jusqu’à donner l’impression d’habiter son rôle de l’intérieur. Mariana, ce personnage complexe, est à la fois mère de substitution, femme brisée et lumière fragile dans l’obscurité. C’est grâce à elle que le film tient debout. Elle réussit à donner une vraie densité à chaque silence, chaque regard, chaque geste. Son interprétation est, à mes yeux, la meilleure raison de voir ce film. À côté de Mariana, il y a Hugo, cet enfant juif caché dans un placard pour échapper aux nazis. 

 

L’idée de raconter la guerre par les yeux d’un enfant réduit à observer et écouter le monde à travers une porte ou une cloison est brillante. On ressent l’enfermement, la peur, mais aussi cette perception déformée de l’Histoire qui passe à côté de lui. Le problème, pour moi, c’est que le personnage ne décolle jamais vraiment. Artem Kyryk, qui l’incarne, reste assez inexpressif, et son évolution psychologique est trop timide pour convaincre. On comprend son attachement à Mariana, son éveil au monde adulte, mais tout cela reste un peu trop en surface. L’un des grands atouts de Finkiel, c’est son sens du détail et son choix d’installer un rythme lent, presque contemplatif.  Cela colle avec le sujet : il s’agit d’un huis clos fait de silences, de murmures, de non-dits. 

 

Pourtant, j’ai souvent trouvé que le film s’enlisait dans sa lenteur. Avec ses 2h20, le récit souffre de longueurs qui auraient pu être évitées. Certaines scènes marquent (l’anniversaire fêté en silence, les instants de complicité entre Mariana et l’enfant), mais d’autres s’étirent sans réelle nécessité. À plusieurs reprises, j’ai eu la sensation que l’intensité retombait, ce qui affaiblit l’impact global. Il faut quand même souligner la beauté du projet. Adapter Appelfeld n’était pas simple, mais Finkiel s’en sort avec une mise en scène sobre, qui évite le pathos. Il ne montre pas frontalement la guerre ou les exactions, mais choisit de filmer ses traces, son impact indirect. Ce choix donne au film une dimension poétique, parfois onirique, qui change des représentations habituelles de la Shoah.

 

Le parti de tourner en ukrainien ajoute une authenticité rare. Même si le film a dû être tourné en Hongrie à cause de la guerre actuelle, cette fidélité à la langue et au contexte renforce la crédibilité de l’ensemble. A la fin du film, je n’ai pas eu le sentiment d’avoir été complètement emporté. Le film est fort sur le papier, mais il reste parfois trop sage, trop maîtrisé. Là où j’attendais une intensité viscérale, j’ai ressenti une certaine distance. Oui, l’histoire est poignante. Oui, la mise en scène est intelligente. Mais l’émotion, celle qui prend aux tripes, reste limitée. Peut-être à cause de la longueur, peut-être à cause du jeu trop lisse du jeune acteur, ou encore de certaines scènes qui peinent à trouver le bon équilibre.

 

Au final, La Chambre de Mariana est un film qui mérite d’être vu, mais qui ne parvient pas à atteindre toute la force qu’il aurait pu avoir. Mélanie Thierry y est exceptionnelle et justifie presque à elle seule la projection. L’idée de montrer la guerre à travers le regard d’un enfant enfermé est intéressante, mais le résultat reste inégal. Ce drame historique, à la fois intime et pudique, aurait pu marquer davantage. Il possède une vraie valeur artistique et mémorielle, mais il souffre d’une durée trop longue et d’un manque d’émotion brute.

 

Note : 6/10. En bref, un film honorable, porté par une actrice exceptionnelle, mais trop inégal pour laisser une trace durable.

Sorti le 22 avril 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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