A Better Man / Ølhunden Berit (Saison 1, 4 épisodes) : une série qui bouscule autant qu’elle questionne

A Better Man / Ølhunden Berit (Saison 1, 4 épisodes) : une série qui bouscule autant qu’elle questionne

Regarder A Better Man (Ølhunden Berit) m’a plongé dans un drôle d’état, quelque part entre la gêne, la curiosité et cette sensation de suivre quelqu’un qu’on n’arrive pas vraiment à détester, même si ses actes donnent toutes les raisons de le faire. La série norvégienne ne cherche pas à arranger les choses, ni à rendre son personnage principal fréquentable. Elle avance avec une franchise presque maladroite, mais qui touche juste. Tout tourne autour de Tom. Un homme qui pourrait se fondre dans le décor de n’importe quel quartier, sans attirer l’attention. Il passe ses journées dans la boutique de vêtements tenue autrefois par sa mère, un endroit où le temps semble suspendu. 

 

Tom tient le féminisme pour responsable de tout ce qui ne va pas dans la société moderne. Le jour, il travaille dans le magasin de vêtements de sa mère, et la nuit il trolle des femmes sur internet. Lorsque des hackers révèlent son identité et ses secrets les plus gênants, il se cache grâce à ce qui lui tombe sous la main : des vêtements de femme. Le monde s’ouvre alors à lui de façon suprenante.

 

Les couleurs, les coupes, les clientes d’un certain âge : tout respire l’immobilité. Et au milieu de tout ça, Tom, raide, fatigué, comme s’il continuait par obligation. Rien dans sa manière d’exister n’indique le torrent qui bouillonne le soir, une fois la porte du magasin refermée. Son appartement ne raconte rien de rassurant. Plus on le voit, plus il ressemble à la chambre d’un jeune homme perdu, coincé entre une machine de sport jamais utilisée et un ordinateur devenu la seule passerelle vers le monde. C’est là que Tom se transforme, sans filtre, sans retenue. Sur les forums et sous des pseudonymes, il s’en prend principalement aux femmes, avec une rage qui dépasse l’insulte. 

 

Liv, humoriste exposée et sûre d’elle en apparence, devient sa cible privilégiée. Son succès, sa liberté, son ton frontal… tout semble l’agacer chez elle. Et puis, tout bascule lorsqu’un message de Tom se retrouve exposé publiquement. Plus de faux nom, plus d’écran protecteur. Juste son visage associé à ses mots les plus violents. La machine médiatique s’emballe. Les réseaux s’en mêlent. Tom perd tout contrôle. On voit clairement qu’il ne comprend même pas ce qui lui arrive, comme un enfant surpris la main dans la boîte à biscuits mais incapable d’imaginer les conséquences. C’est à ce moment-là que la série prend une direction inattendue. 

 

Tom envisage de disparaître, mais l’idée qui finit par s’imposer n’a rien d’évident : il devient Berit. Pas pour jouer un rôle, pas pour tromper quiconque dans une comédie à ressorts, mais parce qu’il pense que c’est sa seule porte de sortie. La scène où il se regarde dans le miroir pour la première fois en perruque et vêtements féminins n’a rien d’amusant. Elle dérange, elle met mal à l’aise. Elle montre un homme qui se débat avec lui-même, plus qu’avec les autres. Ce qui surprend, c’est la manière dont le monde réagit à cette nouvelle apparence. Berit reçoit une forme de considération que Tom n’a jamais connue. Les gens lui parlent plus facilement. Les regards changent. 

 

Une place se libère pour elle au sein d’un pub de quartier, avec une bande d’habitués qui l’accueillent sans se poser trop de questions. Elle décroche même un petit job. Rien d’exceptionnel, mais suffisamment pour que quelque chose s’adoucisse dans sa façon de bouger. La transformation ne fait pas de Tom un « meilleur homme » par magie. La série ne cherche pas à raconter une renaissance miraculeuse. Elle observe plutôt comment cet individu, qui ne supportait rien ni personne, découvre malgré lui que l’existence n’est pas forcément une succession de menaces. En tant que Berit, il découvre aussi un autre type de solitude : celle qui porte moins sur la haine et davantage sur l’effort constant pour comprendre le monde qui l’entoure.

 

Dans cette évolution, un autre personnage prend de l’importance : Audun, le voisin. Il semblait solide, bien installé dans sa vie de famille. Et pourtant, plus la série avance, plus ses failles se dévoilent. Son parcours rappelle que les hommes qui souffrent ne le montrent pas toujours de façon bruyante. Il porte lui aussi un poids qu’il ne sait pas où déposer. Son rendez-vous chez le psychologue est d’ailleurs l’un des moments les plus lucides de la série. Liv, de son côté, continue sa route. Plus on apprend à la connaître, plus sa force apparente paraît fragile. Elle vit collée à son téléphone, prête à répondre, à surveiller, à anticiper. Son rapport aux réseaux n’a rien d’apaisé. 

 

Elle aspire à contrôler, comme si chaque commentaire pouvait remettre en question son existence entière. La série montre habilement que le piège ne se referme pas uniquement sur ceux qui insultent : ceux qui se défendent peuvent eux aussi s’y perdre. Finalement, A Better Man met face à deux solitudes qui n’ont rien en commun mais qui fonctionnent comme des miroirs. Tom, noyé dans sa rancœur. Liv, submergée par la nécessité de ne jamais relâcher la vigilance. Entre les deux, un espace vide où le dialogue n’a jamais réussi à naître. La série prend son temps pour explorer cette zone intermédiaire. Elle s’attarde sur les gestes, sur les silences, sur ces moments où Berit semble oublier qu’elle porte un déguisement. 

 

Elle découvre qu’en adoptant une autre identité, elle accède à une forme de considération qu’elle n’avait jamais eue. Et en même temps, chaque pas dans cette nouvelle vie comporte un risque. Tout repose sur un équilibre fragile. La dernière partie de la saison crée une tension particulière. Les émotions ne sont pas exagérées, elles s’installent doucement, et c’est ce qui les rend plus tangibles. Le passé de Tom continue de planer, même quand Berit s’intègre quelque peu à son environnement. Rien n’efface ce qu’il a écrit. Rien ne guérit la douleur qu’il a causée. Mais la série refuse la facilité du jugement définitif. 

 

Elle met en avant une nuance qui n’excuse pas, mais qui permet de comprendre d’où viennent certaines dérives. À mesure que les épisodes avancent, A Better Man pose des questions qui dépassent le parcours de Tom. Comment reconnaître la souffrance derrière des actes inacceptables ? Que faire lorsqu’une société égalitaire laisse malgré elle certains individus sur le côté ? Et surtout : comment renouer le dialogue quand chacun se retranche dans son propre camp ? Ces interrogations traversent chaque épisode, sans discours théorique ni moralisation. Ce que la série montre avant tout, c’est un monde où la compassion se fait rare et où le mal-être se transforme parfois en haine, faute d’endroits où se déposer.

 

Le dernier épisode ne clôt rien. Il ouvre plutôt d’autres portes. La trajectoire de Tom/Berit atteint un point de rupture qui ressemble à une forme de libération, mais pas forcément dans le sens attendu. La série se termine avec un mélange d’incertitude et de lucidité. Rien n’est résolu. Mais quelque chose a été compris, et cette compréhension laisse une trace. Au final, ce qu’on retient, c’est qu’on vient de passer du temps avec un mec en vrac, pas héroïque pour un sou, mais étrangement humain. A Better Man ne moralise jamais, ne gonfle rien. Ça montre le sale, le vrai, et ça laisse juste assez de clarté pour qu’on continue à regarder.

 

Note : 8.5/10. En bref, une série brève, intense, qui interroge sans appuyer, et qui laisse derrière elle une foule de réflexions sur la solitude, la colère, les masques qu’on porte et la difficulté de vraiment comprendre l’autre.

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Disponible sur NRK TV et ZDFneo, accessible via un VPN

 

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