Critique Ciné : Elbow (2025)

Critique Ciné : Elbow (2025)

Elbow // De Aslı Özarslan. Avec Melia Kara, Jamilah Bagdach et Asya Utku.

 

Parler d’Elbow, c’est se plonger dans le parcours chaotique d’Hazal, une adolescente de Berlin qui semble toujours arriver au mauvais endroit au mauvais moment. J’ai découvert ce film comme on découvre un témoignage filmé, brut, sans filtre, et parfois déroutant. Le long-métrage d’Asli Özarslan suit cette jeune femme au bord de la majorité, perdue entre deux pays, deux cultures, et deux visions d’elle-même. Le film raconte peu, mais dit beaucoup. C’est peut-être la force et la limite de Elbow, une œuvre qui se place du côté de son héroïne, au point de l’accompagner presque pas à pas, dans ses crises comme dans ses maigres moments d’apaisement.

 

Le destin d'une jeune Berlinoise Hazal contrainte de fuir seule à Istanbul.

 

Dès les premières scènes, j’ai senti la frustration d’Hazal. Elle a 17 ans, vit dans le quartier de Wedding, rêve d’une vie qui ne ressemblerait pas à celle qu’on attend d’elle, mais se heurte à un quotidien qui lui rappelle constamment qu’elle dérange. Les détails qui montrent ce rejet sont nombreux : une erreur sur son nom dans un CV, des gens incapables de le prononcer correctement, des remarques déplacées sur ses origines, un vigile qui la suspecte de vol sans preuve. Rien d’extraordinaire si on considère ces situations comme banales, mais le film montre à quel point ces détails façonnent une identité, ou l’écrasent. Hazal tente pourtant d’avancer. 

 

Elle cherche un stage, se présente à des entretiens fictifs en classe, mais à chaque fois, elle sent que l’issue est déjà écrite pour elle. Tout cela nourrit une colère sourde qui finit par déborder. La tension monte jusque dans cette fameuse soirée où Hazal veut fêter ses 18 ans avec ses amies. Elles ont économisé pour sa robe, imaginé une nuit de fête, espéré un moment où tout se calmerait enfin. Mais même là, à l’entrée d’une boîte berlinoise, Hazal et ses amies se heurtent à un refus humiliant. Ce qui suit dans le métro – l’agression d’un homme après une altercation – marque un tournant. La jeune fille comprend que cette fois, les conséquences seront lourdes. Pris de panique, elle vole de l’argent à ses parents et disparaît.

 

La fuite vers Istanbul n’est pas un caprice, mais une tentative désespérée de trouver un refuge. Elle rejoint Mehmet, un contact virtuel qu’elle connaît à peine. Là encore, l’illusion se brise rapidement : Mehmet la traite avec distance, dépend plus de ses drogues que de leur relation, et Hazal se retrouve une fois de plus étrangère, cette fois dans le pays de ses racines. Les scènes à Istanbul sont parmi les plus marquantes du film. Elles montrent une Hazal qui cherche un souffle, une façon de devenir autre chose que ce que la société lui impose. On la voit entrer seule dans une boîte de nuit, enfin autorisée à entrer, et danser comme pour exister. 

 

Ce moment de liberté m’a marqué parce qu’il arrive à montrer ce que peut représenter un instant de répit pour quelqu’un qui croule sous les injonctions. Cette liberté est brève : le passé la rattrape. Les médias allemands diffusent sa photo, les commentaires la jugent déjà, et le danger approche. Dans l’appartement où elle séjourne, elle rencontre Halil, un opposant kurde qui l’oblige à regarder sa situation autrement. Il l’accuse d’être naïve, de ne pas comprendre l’histoire de sa propre famille. Ces échanges sont parmi les plus intéressants du film. Hazal comprend que même ici, elle reste une étrangère. J’ai senti le film parfois trop pressé. 

 

Cela crée un film concentré presque exclusivement sur la trajectoire immédiate de Hazal, ce qui lui donne une intensité certaine, mais réduit aussi les nuances. Il manque parfois de ce recul qui aurait permis de comprendre davantage ce qui pousse Hazal à réagir comme elle le fait. Néanmoins, le choix d’une mise en scène proche du documentaire apporte une authenticité que j’ai trouvée efficace. Les acteurs non professionnels renforcent cette impression de réalité brute. Si Elbow fonctionne, c’est en grande partie grâce à Melia Kara. Son interprétation donne une crédibilité rare au personnage. Elle incarne une adolescente en colère, mais aussi vulnérable, perdue entre des attentes contradictoires. 

 

Je n’ai jamais senti de caricature dans son jeu. Elle ne cherche pas à rendre Hazal plus sympathique ou plus dure qu’elle ne l’est. Elle la montre telle qu’elle existe : quelqu’un qui essaie de résister, même maladroitement. Ce qui m’a le plus intéressé dans Elbow, c’est son refus de présenter Hazal comme une simple victime ou comme une figure sacrificielle. Elle fait des erreurs, certaines graves, et le film ne les excuse pas. Mais il rappelle que ses choix se font dans un espace de possibilités extrêmement réduit. Le message central est clair : il faut décider qui l’on est et obliger le monde à nous voir, même si ce monde essaie constamment de nous mettre dans une case.


Hazal n’a pas toutes les réponses, mais elle refuse de disparaître. Le film se termine de manière ambiguë, sans solution, sans morale rassurante. Hazal regarde la caméra avec une forme de défi. Cette fin m’a semblé cohérente : son avenir reste incertain, comme celui de beaucoup de jeunes qui vivent entre plusieurs identités et se heurtent à des frontières invisibles. Elbow n’est pas un film spectaculaire. C’est un portrait direct, parfois abrupt, souvent touchant. Il raconte une réalité rarement représentée au cinéma, celle d’adolescentes issues de l’immigration qui cherchent leur place dans deux sociétés qui ne les accueillent qu’à moitié.

 

Note : 6.5/10. En bref, le portrait d’une jeune femme qui cherche sa place dans un monde trop étroit. Un portrait direct, parfois abrupt, souvent touchant. Il raconte une réalité rarement représentée au cinéma, celle d’adolescentes issues de l’immigration qui cherchent leur place dans deux sociétés qui ne les accueillent qu’à moitié. Malgré ses limites, le film reste important. Il montre ce que signifie grandir quand chaque pas semble surveillé. Et surtout, il donne un visage à des vies trop souvent invisibles.

Sorti le 26 novembre 2025 au cinéma

 

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