Critique Ciné : L’Étranger (2025)

Critique Ciné : L’Étranger (2025)

L’Étranger // De François Ozon. Avec Benjamin Voisin, Rebecca Marder et Pierre Lottin.

 

Adapter L’Étranger d’Albert Camus, c’est un peu comme vouloir mettre en scène le silence. Une entreprise presque absurde — et donc, étrangement, parfaitement camusienne. François Ozon, habitué des zones grises de l’âme humaine, relève ici un défi que peu auraient osé : donner un corps, une voix et surtout une lumière à ce roman que l’on croyait inadaptable. Le résultat, présenté à la Mostra de Venise 2025, n’a rien d’un simple exercice de style. C’est un film hypnotique, lent, épuré, qui réussit à traduire l’absurde, la solitude et la beauté du texte sans le réduire à une illustration scolaire.

 

Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d’une trentaine d’années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collègue de bureau. Puis il reprend sa vie de tous les jours. Mais son voisin, Raymond Sintès vient perturber son quotidien en l’entraînant dans des histoires louches jusqu’à un drame sur une plage, sous un soleil de plomb…

 

Ozon a choisi le noir et blanc, comme un geste de fidélité et de radicalité. Ce choix, à contre-courant du clinquant numérique actuel, impose d’emblée un rythme et une atmosphère. Le soleil d’Alger devient ici un personnage à part entière, omniprésent, presque agressif. Sa lumière n’éclaire pas : elle écrase, elle consume. Dans cette Algérie de 1938, tout semble brûler — les corps, les regards, les consciences. Le film commence, bien sûr, par la phrase la plus célèbre de la littérature française : “Aujourd’hui, maman est morte.” Benjamin Voisin, visage fermé, voix neutre, incarne un Meursault qui refuse la comédie sociale des émotions attendues. 

 

Ce détachement, souvent mal compris, devient ici une force de mise en scène. Ozon filme l’absence comme d’autres filment la passion. Il montre un homme traversé par la vie sans jamais y prendre part, étranger à tout, y compris à lui-même. Benjamin Voisin a confié avoir dû “désapprendre à jouer”. Et cela se ressent. Il ne compose pas un personnage, il l’habite en silence. Son Meursault est un bloc de pierre sous un soleil trop fort. Il observe, il endure, il avance. Rarement un acteur aura semblé aussi présent en paraissant aussi absent. C’est un travail d’une précision remarquable, fait de retenue et d’instinct, d’écoute et d’effacement. Rebecca Marder, dans le rôle de Marie, apporte la chaleur que Meursault refuse. 

 

Elle donne au film son émotion discrète, sa tendresse fragile. Leurs scènes ensemble sont d’une simplicité presque déroutante : un bain de mer, une cigarette, un rire. Pourtant, dans ces gestes anodins, Ozon capture ce que Camus écrivait entre les lignes — cette envie de vivre malgré tout, cette sensualité du monde avant sa chute. Loin de toute reconstitution spectaculaire, Ozon recompose Alger avec sobriété. Les ruelles, la mer, les cafés sont filmés sans nostalgie ni exotisme. Ce décor, baigné de lumière blanche, devient un miroir de l’intériorité de Meursault : un espace trop vaste, trop calme, où l’on s’étouffe lentement. Le film trouve son point de bascule sur la plage, scène pivot du roman. 

 

Le meurtre, sous un soleil aveuglant, est filmé comme un moment suspendu où le réel se dissout. La chaleur, les sons, la sueur, le sable : tout devient confus, presque irréel. Ce n’est pas un geste violent, mais un acte mécanique, un accident existentiel. Ici, Ozon ne cherche pas à choquer : il cherche à comprendre. Ce qui frappe dans cette adaptation, c’est l’équilibre entre rigueur et fluidité. Ozon ne cherche pas à moderniser Camus. Il en épouse la philosophie sans la surligner. Il capte les silences, les respirations, les moments de rien qui disent tout. Là où beaucoup auraient ajouté du commentaire, il préfère laisser le spectateur face au vide, à l’absurde, à cette vérité sans issue : la vie n’a pas de sens prédéterminé, et c’est peut-être cela, la liberté.

 

Le film aborde aussi, avec pudeur mais sans détour, la question du racisme colonial. L’Algérie de 1938 est traversée par des hiérarchies implicites, des regards, des gestes violents. Ozon montre cette tension sans donner de leçon. Le meurtre “de l’Arabe” n’est pas qu’un fait divers : c’est un révélateur. Le monde de Meursault est moralement aveugle, et lui, paradoxalement, est peut-être le seul à ne pas mentir. L’Étranger d’Ozon n’est pas un film de thèse, c’est un film de sensations. La chaleur, la lumière, les bruits de la mer, les respirations, les silences : tout participe à une expérience sensorielle qui dépasse le discours. C’est un cinéma qui pense sans parler, qui émeut sans s’expliquer.

 

Là où beaucoup d’adaptations littéraires se perdent dans le respect muséal, Ozon choisit la vie. Il garde le squelette du texte mais lui donne une chair cinématographique. Le spectateur n’assiste pas à une lecture filmée, mais à une transposition organique. On ressent la lourdeur du soleil comme un poids sur la conscience, la lenteur du temps comme une condamnation. Autour de Benjamin Voisin et Rebecca Marder, la distribution est solide : Pierre Lottin en Raymond Sintès, Denis Lavant, Swann Arlaud, Christophe Malavoy… chacun trouve sa place dans cet univers minéral. Mention spéciale à Lottin, dont la brutalité ordinaire révèle, par contraste, la neutralité glaçante de Meursault.

 

Le choix de terminer sur “Killing an Arab” de The Cure est audacieux, mais d’une pertinence rare. En quelques accords, la chanson résume tout : la violence absurde, le geste irréfléchi, la solitude face à l’incompréhension. Elle ramène le film à son essence : une confrontation entre l’homme et le monde, sans issue possible. Certains spectateurs trouveront peut-être le rythme trop lent, la mise en scène trop distante. Mais c’est précisément là que réside sa force. L’Étranger n’est pas un film qui console, c’est un film qui questionne. Il laisse des traces, pas des réponses. Il demande une attention, une disponibilité, un certain abandon.

 

François Ozon signe ici une œuvre exigeante mais profondément humaine. En refusant les effets faciles, il retrouve ce que le cinéma peut avoir de plus pur : la rencontre entre une conscience et une image. Rarement une adaptation aura su être à la fois si respectueuse et si libre. L’Étranger d’Ozon ne cherche pas à dompter Camus, il dialogue avec lui. Ozon filme la distance, l’absurde et la beauté du vide avec une justesse presque physique. Ce n’est pas un film spectaculaire, mais c’est un film habité. On en ressort silencieux, un peu étourdi, comme après une longue marche en plein soleil. 

 

Note : 8.5/10. En bref, L’Étranger d’Ozon ne cherche pas à dompter Camus, il dialogue avec lui. Ozon filme la distance, l’absurde et la beauté du vide avec une justesse presque physique. Ce n’est pas un film spectaculaire, mais c’est un film habité.

Sorti le 29 octobre 2025 au cinéma

 

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