13 Novembre 2025
L’Inconnu de la Grande Arche // De Stéphane Demoustier. Avec Claes Bang, Sidse Babett Knudsen et Xavier Dolan.
Il y a des monuments qu’on croit connaître, qu’on croise chaque jour sans vraiment se demander d’où ils viennent. La Grande Arche de la Défense fait partie de ceux-là. Ce gigantesque cube blanc, planté au bout de l’axe historique parisien, est devenu un symbole du modernisme français. Mais derrière sa silhouette imposante se cache une histoire peu racontée, celle d’un architecte danois à la fois visionnaire et oublié : Johan Otto von Spreckelsen. C’est cette histoire que Stéphane Demoustier a choisi de porter à l’écran dans L’Inconnu de la Grande Arche, un film à la fois sobre, politique et introspectif.
1983, François Mitterrand décide de lancer un concours d'architecture international pour le projet phare de sa présidence : la Grande Arche de la Défense, dans l'axe du Louvre et de l'Arc de Triomphe ! A la surprise générale, Otto von Spreckelsen, architecte danois, remporte le concours. Du jour au lendemain, cet homme de 53 ans, inconnu en France, débarque à Paris où il est propulsé à la tête de ce chantier pharaonique. Et si l'architecte entend bâtir la Grande Arche telle qu’il l’a imaginée, ses idées vont très vite se heurter à la complexité du réel et aux aléas de la politique.
Inspiré du roman La Grande Arche de Laurence Cossé, le film revient sur un épisode étonnant du premier septennat de François Mitterrand. En 1983, le président lance un concours d’architecture pour marquer symboliquement son passage au pouvoir. Contre toute attente, c’est un inconnu venu du Danemark qui décroche le projet : Johan Otto von Spreckelsen, homme discret, presque effacé, passionné par la pureté des formes et la symbolique du cube. Dans L’Inconnu de la Grande Arche, Claes Bang incarne cet architecte avec une froideur fascinante. Sa présence impose le respect, mais son détachement dérange.
Face à lui, un Xavier Dolan nerveux et fin, messager entre l’artiste et les couloirs du pouvoir, et un Swann Arlaud impeccable en collaborateur sceptique. Le film recrée avec minutie les tensions d’un chantier monumental, entre ambitions politiques, batailles d’ego et contraintes techniques. Derrière la réussite apparente du projet, L’Inconnu de la Grande Arche raconte surtout la lente dépossession d’un créateur. Spreckelsen, idéaliste et perfectionniste, veut construire un monument de lumière et d’équilibre. Mais son rêve se heurte vite à la réalité française : les normes, les retards, les rivalités administratives et les changements de gouvernement. Demoustier filme tout cela sans emphase, presque comme un documentaire.
Le choix du format 4/3 renforce cette impression de rigueur, rappelant les archives télévisées des années Mitterrand. Ce cadre resserré traduit aussi l’enfermement progressif de Spreckelsen, coincé entre sa vision et les compromis imposés par le pouvoir. L’Arche devient peu à peu un miroir de son créateur : un projet trop pur pour survivre intact dans un monde d’intérêts et de bureaucratie. Derrière les réunions et les maquettes, le film met en scène une tragédie silencieuse : celle d’un homme qui voit son œuvre lui échapper. Là où un autre cinéaste aurait sans doute opté pour une satire — tant la matière s’y prête —, Stéphane Demoustier choisit la retenue.
Le ton reste sérieux, presque clinique, avec quelques touches d’ironie bien placées. Les scènes entre Spreckelsen et le président Mitterrand (interprété par Michel Fau) sont parmi les plus réussies du film : drôles, tendues, parfois absurdes. On y sent le poids d’un pouvoir politique qui veut “laisser une trace” sans comprendre l’art qu’il finance. Mais malgré quelques élans d’humour et de piquant, le film garde une distance constante. Ce choix de mise en scène, à la fois précis et un peu froid, peut laisser le spectateur à l’écart. On observe plus qu’on ne partage. Cela colle au personnage principal, certes, mais empêche parfois l’émotion de circuler.
Le récit, linéaire, avance au rythme des étapes du chantier : conception, négociations, crises, abandon. Rien ne déborde, rien n’explose. C’est peut-être la limite du film : vouloir trop maîtriser ce qui aurait pu vibrer. Au fond, L’Inconnu de la Grande Arche parle moins d’architecture que de création et d’isolement. Spreckelsen n’est pas présenté comme un génie flamboyant, mais comme un homme rigide, enfermé dans sa quête de perfection. Il refuse les compromis, croit à la beauté du geste pur, et se coupe peu à peu de tout le reste — ses collaborateurs, sa femme (jouée avec une belle justesse par Sidse Babett Knudsen), et même son pays. Demoustier filme cette lente fracture avec pudeur.
On sent que le cinéaste connaît son sujet : il a étudié l’architecture avant de se tourner vers le cinéma, et ça se voit. Les scènes où l’on parle de matériaux, de marbre de Carrare ou de lumière, sonnent vraies. Mais ce regard d’expert, s’il donne au film une cohérence rare, renforce aussi cette impression d’austérité. À mesure que le cube s’élève, Spreckelsen s’efface. Le film bascule alors vers un ton plus mélancolique, presque funèbre. L’artiste finit par disparaître derrière son œuvre, comme si la perfection demandait un sacrifice. Sur le plan visuel, L’Inconnu de la Grande Arche est un film très soigné. Les cadres sont précis, les décors minutieux, la photographie légèrement désaturée évoque la grisaille urbaine des années 1980.
Mais cette rigueur visuelle, si elle impressionne, crée aussi une distance. Le spectateur admire, plus qu’il ne s’attache. C’est sans doute volontaire : Demoustier ne cherche pas à émouvoir gratuitement. Il préfère la clarté à la chaleur, la structure à la passion. C’est cohérent avec son sujet — un film sur le contrôle, la ligne droite, la tension entre l’art et l’administration. Cette esthétique fait écho à The Brutalist ou à certains films d’auteur scandinaves : mêmes obsessions pour la géométrie, la matière, la solitude. Mais ici, tout est ramené au contexte français, à cette époque où l’État bâtissait pour se raconter. L’Inconnu de la Grande Arche ne brille pas par sa flamboyance, mais par sa rigueur.
Cette fidélité au réel, presque scolaire parfois, pourra dérouter ceux qui attendaient un grand récit politique ou une fresque à la française. Le film reste modeste, presque introverti, à l’image de son héros. Ce n’est pas un biopic classique, ni une satire, ni vraiment un drame. C’est un mélange des trois, tenu par un réalisateur qui refuse de trancher. Ce flou, parfois frustrant, est aussi ce qui rend le film singulier. En sortant de la salle, il reste une impression : celle d’avoir découvert un pan oublié de l’histoire française, raconté avec sérieux et respect. Pas de grands frissons, mais une réflexion fine sur ce que coûte la création, quand elle se frotte au pouvoir.
Avec L’Inconnu de la Grande Arche, Stéphane Demoustier signe un film solide, à la fois intellectuel et visuellement maîtrisé. Le portrait de Johan Otto von Spreckelsen, architecte idéaliste broyé par la machine politique, fascine par moments et émeut à d’autres, malgré une mise en scène parfois trop figée. Ce n’est pas un film spectaculaire, mais une œuvre qui interroge, patiemment, la relation entre l’artiste, l’État et le temps. Comme la Grande Arche elle-même, il impressionne par sa structure, mais laisse une part de vide au centre.
Note : 7/10. En bref, Stéphane Demoustier signe un film solide, à la fois intellectuel et visuellement maîtrisé. Le portrait de Johan Otto von Spreckelsen, architecte idéaliste broyé par la machine politique, fascine par moments et émeut à d’autres, malgré une mise en scène parfois trop figée.
Sorti le 5 novembre 2025 au cinéma
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