Critique Ciné : Les Braises (2025)

Critique Ciné : Les Braises (2025)

Les Braises // De Thomas Kruithof. Avec Virginie Efira, Arieh Worthalter et Mama Prassinos.

 

Les Braises, le nouveau long-métrage de Thomas Kruithof, ne cherche pas à impressionner, mais à regarder le réel en face, sans effets de manche. Le réalisateur s’attaque à un sujet brûlant : le mouvement des Gilets jaunes, mais il le fait à travers le prisme intime d’un couple de la classe moyenne. Ce choix, simple en apparence, donne toute sa force au récit. Plutôt que de rejouer les grands rassemblements ou les scènes de chaos, Kruithof préfère se glisser dans le quotidien de deux êtres qui s’aiment mais ne se comprennent plus, pris dans une époque où chaque conviction semble créer une fracture.

 

Karine et Jimmy forment un couple uni, toujours très amoureux après vingt ans de vie commune et deux enfants. Elle travaille dans une usine ; lui, chauffeur routier, s’acharne à faire grandir sa petite entreprise. Quand surgit le mouvement des Gilets Jaunes, Karine est emportée par la force du collectif, la colère, l’espoir d’un changement. Mais à mesure que son engagement grandit, l’équilibre du couple vacille.

 

L’action se situe en 2019, au cœur d’une France secouée par la colère sociale. Karine, incarnée par Virginie Efira, découvre tardivement le militantisme. D’abord spectatrice, elle rejoint peu à peu le mouvement, poussée par un sentiment d’injustice et une envie de retrouver une place, un sens à sa vie. Son mari, Jimmy (Arieh Worthalter), chef d’entreprise, regarde cette révolte d’un autre œil : inquiet, dépassé, parfois blessé dans sa fierté d’homme qui pense “tenir bon” malgré la crise. Entre eux, le fossé se creuse. Les disputes se multiplient, non pas par manque d’amour, mais parce que les réalités qu’ils vivent ne coïncident plus. 

 

Karine perd son emploi après une condamnation jugée injuste, pendant que Jimmy s’enfonce dans l’illégalité pour sauver son entreprise familiale. Ces braises qui couvaient sous la surface – frustrations, désirs d’émancipation, peur du déclassement – finissent par tout consumer. On parle souvent de Virginie Efira pour sa capacité à incarner des femmes fortes, parfois blessées, toujours humaines. Ici, elle livre une interprétation d’une grande justesse. Son jeu ne cherche pas à séduire : il est brut, sincère, plein de contradictions. Karine n’est pas une héroïne parfaite, mais une femme qui doute, se trompe, se relève. Ce qui la rend profondément touchante. 

 

Virginie Efira a parcouru un chemin impressionnant depuis ses débuts télévisés, et Les Braises confirme qu’elle sait se glisser dans n’importe quelle peau. Dans ce rôle, elle trouve le ton juste entre la révolte et la fatigue, entre la tendresse et la colère. Arieh Worthalter, face à elle, lui donne une réplique solide. Son Jimmy est un homme qui encaisse plus qu’il ne parle, prisonnier de son rôle de père et de patron. Leur duo fonctionne parce qu’il repose sur un vrai déséquilibre : elle explose, il se referme. Et dans cet écart, le film trouve sa tension. Thomas Kruithof signe une réalisation sans effet spectaculaire, mais toujours au service des personnages. Les cadrages serrés, les silences, les gestes anodins racontent autant que les dialogues. 

 

On sent la volonté de rester au plus près du réel : les scènes de manifestation, par exemple, sont filmées avec retenue, presque à hauteur d’humain. Pas de slogans scandés à tout va, pas d’hystérie collective, juste des visages, des mains, des hésitations. Le film n’invente rien visuellement, mais il ne triche jamais. Cette sobriété, parfois frustrante, correspond bien au propos : Les Braises n’est pas un pamphlet politique, mais un regard sur la manière dont le politique infiltre nos vies les plus intimes. Là où Les Braises touche, c’est dans son portrait de couple. Ce que Kruithof filme avec finesse, ce n’est pas la chute d’un amour, mais sa transformation. Comment continuer à vivre ensemble quand on ne partage plus la même vision du monde ? 

 

Quand l’un veut changer la société et que l’autre essaie juste de la faire tourner ? Le film ne donne pas de réponse toute faite. Il observe, avec patience, la lente dérive de Karine et Jimmy, sans juger ni glorifier l’un ou l’autre. Leur histoire pourrait être celle de beaucoup de foyers en France : ceux qui se sont découverts des désaccords politiques à table, ceux qui ont senti la colère gronder sans savoir comment y répondre. C’est là que le film prend une dimension universelle, loin du simple contexte des Gilets jaunes. Si Les Braises parvient à émouvoir, il laisse aussi un léger goût d’inachevé. Le scénario aborde beaucoup de sujets passionnants — la justice, les médias, la fracture sociale, le rôle du collectif — mais sans aller au bout. 

 

Certains passages, notamment autour de la condamnation de Karine, auraient mérité plus d’espace. Tout est esquissé, comme si le film craignait de trop s’engager. Ce choix de la retenue a du sens, mais il frustre un peu. À force de vouloir éviter le discours politique, Kruithof finit par affaiblir ce qu’il montre pourtant si bien : la manière dont un engagement citoyen peut bouleverser une vie. J’aurais aimé que le film ose davantage, qu’il prenne le risque du désordre, qu’il s’aventure sur le terrain du débat. Malgré ces réserves, Les Braises reste un film profondément humain. Il ne cherche pas à faire pleurer, mais à faire ressentir. Dans ses meilleurs moments, il capte la beauté fragile de deux êtres qui, malgré tout, s’aiment encore. 

 

La dernière image, simple et sans grand éclat, résume tout : l’amour persiste, même quand il ne brûle plus. Ces “braises” du titre ne sont pas celles d’une révolte, mais celles d’un couple qui refuse de s’éteindre. En sortant de la salle, difficile de ne pas repenser à ces visages croisés dans les manifs, à ces discussions autour de la table familiale, à cette impression d’être tous dans la même tempête. Les Braises ne cherche pas à rallumer le feu, mais à rappeler que, sous la cendre, il reste toujours un peu de chaleur. Touchant, juste, parfois un peu sage, 

 

Note : 6.5/10. En bref, Les Braises dresse un portrait sincère et touchant de nos contradictions et de nos amours fatigués, porté par un duo Efira–Worthalter remarquable, même si son manque d’audace politique l’empêche de devenir le grand film populaire qu’il aurait pu être.

Sorti le 5 novembre 2025 au cinéma

 

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