25 Novembre 2025
Nouvelle Vague // De Richard Linklater. Avec Guillaume Marbeck, Zoey Deutch et Aubry Dullin.
Avec Nouvelle Vague, Richard Linklater s’attaque à un morceau d’histoire du cinéma que beaucoup considèrent intouchable : la naissance d’À bout de souffle et l’énergie qui animait Paris à la fin des années 1950. C’est un terrain glissant, presque sacré, où chaque détail compte et où la comparaison menace de surgir à chaque plan. Pourtant, le réalisateur américain aborde ce défi sans frime, avec une envie sincère de redonner vie à une époque plutôt que de la momifier. Le résultat, parfois joueur, parfois fragile, trouve sa place entre reconstitution amoureuse et fresque vivante sur la jeunesse qui rêve de cinéma.
Ceci est l’histoire de Godard tournant « À bout de souffle », racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant « À bout de souffle ».
Dès les premières images, la direction artistique impose sa logique : noir et blanc assumé, format serré, grain volontairement rétro. Rien d’un gadget nostalgique. Ce choix visuel construit un pont direct avec l’esthétique de l’époque et facilite l’immersion. Le Paris filmé par Linklater paraît respirer le même air que celui des légendes qu’il ressuscite. Les rues, les cafés, les appartements exiguës, tout semble taillé pour accueillir des idées en pleine germination. Ce décor, pourtant codifié par l’histoire, retrouve un naturel étonnant. Le film suit la genèse d’À bout de souffle à travers un Godard encore jeune, fébrile, bouillonnant, mais loin de la figure rigide que le mythe a parfois façonnée.
Guillaume Marbeck lui donne une silhouette nerveuse, presque fragile, animée par une confiance instable. L’acteur joue cet équilibre entre audace et doute avec une énergie qui rend le personnage attachant. Ce n’est pas un monument figé, c’est un type obsédé par l’idée de réinventer le cinéma avant même d’en avoir pleinement les moyens. Cette représentation, sensible sans être idolâtre, permet d’approcher l’homme sans le réduire à des citations célèbres ou à une posture intellectuelle. Le reste du casting suit cette ligne : des visages peu connus, mais choisis pour leur ressemblance physique avec les figures historiques de la Nouvelle Vague. Jean Seberg, Jean-Paul Belmondo, Truffaut, Chabrol, Varda, Melville… tous apparaissent sans jamais donner l’impression de caricature.
La distribution évite l’écueil du biopic star-system et renforce la crédibilité de l’ensemble. Chaque apparition ressemble à un clin d’œil, mais sans chercher l’imitation excessive. Cela donne au film une fraîcheur difficile à atteindre dans ce type d’exercice. Linklater joue aussi avec une certaine légèreté. Le film n’hésite pas à introduire des touches ludiques : une mise en forme proche de la bande dessinée, des présentations de personnages en mode “album photo”, quelques aphorismes de Godard lancés comme des éclats d’esprit. Cette fantaisie ne tombe jamais dans le gag gratuit. Elle sert le ton et rappelle ce que la Nouvelle Vague représentait : un souffle, une liberté, un refus de se prendre trop au sérieux.
Cette liberté narrative permet au film d’éviter la reconstitution figée, malgré la minutie du travail historique. La grande réussite de Nouvelle Vague réside peut-être dans sa capacité à faire ressentir l’effervescence de l’époque. Dans les cafés du Quartier latin, autour des bureaux des Cahiers du cinéma, l’envie de créer circule comme une vague continue. Le film capte cette énergie, ce moment où une génération de critiques décide qu’elle ne se contentera plus d’écrire sur les autres. Elle veut filmer, et elle va le faire à sa manière. Le récit montre ce passage délicat entre théorie et pratique, entre rêve et réalité, avec ses tensions, ses malentendus, ses blocages matériels. Ce changement de posture devient l’un des fils rouges du film.
Le tournage d’À bout de souffle occupe une bonne partie du récit, et Linklater y injecte un vrai plaisir de cinéma. Les méthodes bricolées, les idées qui surgissent au dernier moment, les hésitations, les disputes avec le producteur Beauregard… tout se mêle dans une dynamique assez vivante. Le chaos reste lisible, et les enjeux sont clairs : trouver un film là où il n’y avait que des intentions. Cette progression rappelle à quel point le projet original de Godard tenait presque du pari. Rien n’était acquis. Ce point de vue donne du relief à chaque scène. Mais malgré cette vitalité, quelques limites apparaissent. Le film reste très centré sur la figure de Godard, au risque d’écraser un peu les autres.
Même si le casting existe réellement, l’écriture se concentre tellement sur l’inventivité du cinéaste suisse que certains personnages semblent passer en arrière-plan. Par moments, le récit semble aussi hésiter entre hommage et illustration, ce qui crée un léger flottement dans le rythme. L’humour et l’énergie compensent souvent, mais certaines scènes perdent un peu leur direction. Cela dit, la mise en scène, elle, reste d’une belle fluidité. Le montage rapide, le mélange de scènes intimes et de moments presque documentaires, les ruptures assumées, tout cela crée un mouvement continu. L’ensemble n’est jamais lourd, jamais académique. La passion de Linklater se ressent dans chaque choix, jusque dans les placements de caméra ou l’utilisation du jazz en bande-son.
Le film respire la curiosité, l’envie de regarder le passé sans le sacraliser. À travers ce faux making-of, Linklater rend hommage à la jeunesse créative, à cette pulsion de filmer pour comprendre le monde, pour mieux l’aimer ou mieux le contester. Ce regard, très personnel, transforme Nouvelle Vague en plus qu’un hommage : une invitation. Le réalisateur ne cherche pas à reproduire Godard, mais à comprendre ce qui a rendu possible une telle mutation du cinéma. Ce geste donne au film une dimension presque contagieuse, capable de redonner envie de créer, d’apprendre, de tenter.
En fermant cette parenthèse en noir et blanc, une impression s’installe : Linklater a réussi à revisiter un moment majeur du cinéma français avec respect, humour et sens du détail. Malgré quelques faiblesses dans le rythme, Nouvelle Vague reste un objet vibrant, accessible même à celles et ceux qui ne maîtrisent pas l’histoire du mouvement. Un film qui parle de passion, d’audace, de jeunesse, et qui le fait sans lourdeur.
Note : 7/10. En bref, un film élégant et vivant, qui recrée l’énergie de la Nouvelle Vague avec enthousiasme mais qui reste parfois trop sage pour dépasser l’hommage et trouver son véritable point de vue.
Sorti le 8 octobre 2025 au cinéma
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