Critique Ciné : Bugonia (2025)

Critique Ciné : Bugonia (2025)

Bugonia // De Yorgos Lanthimos. Avec Emma Stone, Jesse Plemons et Aidan Delbis.

 

Bugonia arrive sur les écrans comme la nouvelle étape de la collaboration entre Yorgos Lanthimos et Emma Stone. Une entente artistique devenue si régulière qu’elle ressemble presque à un partenariat exclusif. Cette fois, le réalisateur grec s’attaque à un remake : Save the Green Planet! du cinéaste coréen Jang Joon-hwan. Le point de départ reste le même : un complotiste persuadé qu’une influente dirigeante d’entreprise pharmaceutique est en réalité une extraterrestre prête à réduire l’humanité en esclavage. Un pitch assez fou pour permettre au cinéma de Lanthimos de se déchaîner. Reste à savoir si Bugonia transforme cette idée en satire pertinente ou en exercice répétitif.

 

Deux jeunes hommes obsédés par les théories du complot kidnappent la PDG d’une grande entreprise, convaincus qu’elle est une extraterrestre déterminée à détruire la planète Terre.

 

Dès les premières minutes, la mise en route de Bugonia fonctionne à plein régime. Le film balance immédiatement deux ravisseurs paumés dans un plan complètement déluré : kidnapper une PDG, la raser pour l’empêcher d’émettre des signaux venus d’ailleurs, la ligoter et l’interroger comme si la vérité sur l’univers dépendait de leur cave. Cette ouverture donne l’impression que Lanthimos a retrouvé l’énergie absurde qui fait sa singularité. L’humour noir fuse, les répliques claquent, et la confrontation entre Jesse Plemons et Emma Stone promet un duel psychologique aussi tendu que bancal. Jesse Plemons joue un conspirationniste avec une intensité qui donne parfois l’impression de basculer dans un drame intime. 

 

Son personnage ne se résume pas à un cliché de paranoïaque, il porte un mélange de douleur personnelle et de croyances délirantes qui crée un malaise tenace. Face à lui, Emma Stone impose une présence nerveuse, presque reptilienne, qui laisse planer le doute sur sa nature. La star trouve un équilibre étrange entre vulnérabilité et froideur calculée, et le film se nourrit beaucoup de cette ambiguïté. Difficile de ne pas reconnaître que ce duo maintient l’ensemble à flot, même lorsque le récit perd un peu sa direction. Lanthimos adore observer ses personnages comme s’ils étaient étudiés derrière une vitre. 

 

Bugonia ne déroge pas à ce style : focales déformantes, cadrages qui écrasent les corps dans un format carré, mouvements abrupts qui soulignent la fragilité du réel. Cet univers visuel donne à l’intrigue une texture inquiétante, presque oppressante. Le réalisateur trouve encore des éclairs de mise en scène, des émotions gelées dans des plans trop nets, des explosions de violence qui surgissent sans prévenir. Ce langage cinématographique, devenu sa marque de fabrique, fonctionne par instants avec une vraie puissance. Le problème, c’est que ce style commence aussi à tourner en rond. Depuis Kinds of Kindness, Lanthimos répète certaines idées visuelles au point de les user. 

 

Bugonia ressemble parfois à une extension de ses films précédents plutôt qu’à une réinvention. Cette familiarité peut étouffer la surprise, surtout dans une intrigue qui demandait peut-être un peu plus de spontanéité. Le film suit d’assez près la structure du long-métrage coréen, au point d’oublier de couper quelques longueurs. Bugonia s’étire sur deux heures alors qu’un format plus serré aurait dynamisé l’ensemble. Le milieu du film souffre d’un ralentissement évident : la tension se relâche, les révélations se répètent, et la claustrophobie du huis clos finit par tourner à la lassitude. 

 

L’impression naît que le réalisateur s’amuse moins à surprendre qu’à maintenir une ambiance étrange, même lorsque cette ambiance ne sert plus vraiment l’histoire. Pourtant, le fond du récit reste riche. Bugonia interroge le complotisme contemporain avec un regard souvent acide. Le film expose comment certaines existences brisées remplissent leurs manques en inventant des récits grandioses où la peur devient moteur. Il critique aussi l’arrogance froide des élites pharmaceutiques, symbolisées par cette PDG sûre de sa communication enrobée de mots creux comme un slogan calibré. Lanthimos place ces deux univers face à face comme deux extrêmes qui se nourrissent mutuellement : le pouvoir nourrit le délire, et le délire nourrit la haine du pouvoir.

 

Bugonia aborde également l’effondrement écologique, transformé ici en élément paranoïaque mais pertinent. Les insectes, leur disparition et la symbolique de la bugonia — cette possible renaissance issue de la mort — donnent à l’histoire une dimension presque mythologique. Le film ne s’en sert pas pour délivrer un discours militant, mais pour créer un état de doute permanent. La crédulité devient une force, la logique un piège, et le spectateur se retrouve lui aussi embarqué dans cette confusion. La mise en scène pousse d’ailleurs ce trouble. Chaque indice semble à la fois faux et possible. Chaque affirmation paraît plausible puis ridicule l’instant suivant. Cette oscillation est la meilleure arme de Bugonia : maintenir une incertitude constante. 

 

Le spectateur se demande sans cesse si la captive est une simple victime ou une entité qui manipule tout le monde. Cette tension psychologique donne parfois l’illusion d’un thriller très maîtrisé. C’est d’autant plus dommage que le final tombe un peu à plat. Le dénouement joue une carte déjà envisagée mentalement plusieurs fois durant le film, ce qui rend la révélation moins forte. Le twist aurait pu frapper fort si la mise en scène ne l’avait pas laissé planer de manière trop insistante. Au lieu de provoquer un choc, il laisse une impression mitigée. Ni ridicule, ni brillant, juste tiède. Bugonia reste cependant un film cohérent avec la trajectoire de son réalisateur. 

 

Une satire misanthrope, pleine d’ironie froide, d’images étranges et de personnages qui semblent à la fois proches et inaccessibles. Il y a de vrais moments d’inspiration, des joutes verbales intenses, et un duo d’acteurs en état de grâce. L’ensemble manque parfois de nerf, mais possède assez de personnalité pour ne jamais sombrer dans l’ennui total. Bugonia montre un réalisateur encore talentueux mais un peu épuisé, comme si son univers devait retrouver de l’air. En attendant, ce film reste une curiosité singulière : une fable paranoïaque qui réfléchit la modernité comme un puzzle fracturé, où les émotions se heurtent aux obsessions et où chaque certitude se dissout aussitôt qu’elle apparaît.

 

Note : 6.5/10. En bref, Bugonia montre un réalisateur encore talentueux mais un peu épuisé, comme si son univers devait retrouver de l’air. En attendant, ce film reste une curiosité singulière.

Sorti le 26 novembre 2025 au cinéma

 

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