Critique Ciné : La voix de Hind Rajab (2025)

Critique Ciné : La voix de Hind Rajab (2025)

La voix de Hind Rajab // De Kaouther Ben Hania. Avec Amer Hlehel, Clara Khoury et Motaz Malhees.

 

Après Les Filles d’Olfa, Kaouther Ben Hania poursuit son travail sur les zones floues entre fiction et réel avec La voix de Hind Rajab. Un film difficile, éprouvant, qui ne cherche jamais le confort du spectateur. Ici, il n’est pas question de divertissement, ni même vraiment de cinéma au sens classique du terme. Il s’agit avant tout d’écoute. D’une voix. Celle d’une enfant de six ans, piégée dans une voiture à Gaza, appelant à l’aide pendant de longues heures, avant que le silence ne s’impose. Le dispositif du film est clair dès le départ et ne triche jamais. L’action se déroule presque entièrement dans le centre d’appel du Croissant-Rouge palestinien, transféré en Cisjordanie. 

 

29 janvier 2024. Les bénévoles du Croissant-Rouge reçoivent un appel d'urgence. Une fillette de six ans est piégée dans une voiture sous les tirs à Gaza et implore qu'on vienne la secourir. Tout en essayant de la garder en ligne, ils font tout leur possible pour lui envoyer une ambulance. Elle s'appelait Hind Rajab.

 

À l’écran, des acteurs incarnent les bénévoles, secouristes et opérateurs qui tentent de gérer une situation impossible. À l’oreille, ce sont les véritables enregistrements audio de Hind Rajab qui structurent le récit. La voix est réelle. Les échanges sont réels. Le drame est connu. Et pourtant, la tension ne faiblit jamais. Le film repose sur un paradoxe terrible : tout est su à l’avance, mais tout reste insoutenable. L’issue ne fait aucun doute pour qui a suivi l’actualité de janvier 2024. Une voiture mitraillée par l’armée israélienne, six adultes tués, une enfant survivante qui appelle au secours. Une ambulance à quelques minutes. Des autorisations à obtenir. Des protocoles. Des délais. Puis la mort. 

 

Kaouther Ben Hania ne cherche pas à créer un faux suspense. Elle impose une attente. Une attente vide, administrative, absurde, qui devient le véritable sujet du film. Ce qui frappe immédiatement, c’est le refus de montrer. Jamais la petite fille n’apparaît à l’image. Jamais la voiture n’est reconstituée. Jamais la violence n’est illustrée frontalement. Tout passe par le son, par les visages figés des secouristes, par leurs regards, leurs silences, leurs tentatives pour rester professionnels alors que l’horreur déborde de chaque appel. Ce choix est essentiel. Il empêche toute consommation facile de la tragédie. Impossible de se réfugier derrière une mise en scène spectaculaire. Impossible aussi de détourner l’oreille.

 

La voix de Hind devient alors plus qu’un témoignage. Elle est le cœur du film, son moteur moral. Une voix d’enfant, calme par moments, paniquée à d’autres, qui demande si quelqu’un va venir, qui parle de sa peur du noir, qui attend. Cette attente dure tout le film. Et elle écrase. La réalisatrice ne cherche jamais à l’alléger. Elle considère, à juste titre, que ce serait une trahison. Autour de cette voix, la fiction sert à rendre lisible un mécanisme. Celui des procédures imposées à l’action humanitaire. Autorisations croisées, feux verts conditionnels, confirmations qui n’arrivent jamais. Le film montre très concrètement comment une intervention qui devrait prendre quelques minutes se transforme en parcours kafkaïen. 

 

Non pas par incompétence des secouristes, mais par un système qui neutralise toute initiative. Cette dimension est essentielle, car elle déplace le regard. Il ne s’agit pas seulement d’un drame individuel, mais d’un enchaînement de responsabilités. Les acteurs jouent une partition délicate. Ils doivent incarner sans surjouer, transmettre l’impuissance sans voler la place du réel. Globalement, le pari est tenu. Certaines scènes sont d’une sobriété remarquable, notamment celles où les bénévoles tentent de rassurer Hind, tout en sachant qu’ils n’ont aucun contrôle sur la situation. La secouriste interprétée par Clara Khoury incarne particulièrement bien cette tension entre humanité et cadre professionnel, entre colère rentrée et obligation de rester calme.

 

Le film adopte un rythme quasi temps réel, ce qui renforce le sentiment d’enfermement. Tout semble figé dans un présent interminable. Les murs du centre d’appel deviennent une prison mentale. Chaque minute qui passe est une minute de trop. Ce choix de mise en scène rappelle d’autres films construits autour d’appels de détresse, mais ici, la comparaison s’arrête vite. La réalité dépasse toute construction dramatique. Pour autant, La voix de Hind Rajab n’est pas un film parfait. Sa structure très binaire peut parfois limiter la complexité des personnages secondaires. Certains dialogues explicatifs alourdissent légèrement l’ensemble, comme si la réalisatrice craignait que le message ne soit pas compris. 

 

Ce didactisme ponctuel n’annule pas la force du film, mais il rappelle que la frontière entre témoignage et mise en scène reste fragile. La question éthique traverse tout le long-métrage. Comment filmer un crime dont la seule trace est une voix ? Comment éviter de transformer cette voix en outil émotionnel ? Le film marche sur cette ligne étroite. Par moments, la tension dramatique frôle presque celle d’un thriller, ce qui peut créer un malaise. Mais ce malaise fait partie de l’expérience. Il oblige à se demander ce que signifie regarder, écouter, savoir. Il est impossible de sortir indemne de La voix de Hind Rajab. Le film laisse une fatigue morale, une colère sourde, parfois une sensation d’impuissance totale. 

 

Dans la salle, le silence après la projection est lourd. Pas un silence admiratif, mais un silence de choc. Celui que provoque la confrontation avec quelque chose qui dépasse le cadre du cinéma. Au-delà du cas de Hind Rajab, le film renvoie à une réalité plus large. Des milliers d’enfants blessés ou tués. Des voix qui n’ont jamais été entendues. En donnant une place centrale à une seule, Kaouther Ben Hania ne cherche pas à résumer une tragédie collective, mais à lui donner un visage, un prénom, une mémoire. 

 

Note : 8.5/10. En bref, La voix de Hind Rajab m’a soufflé et secoué. J’en suis ressorti les yeux en larmes et même après la séance, les dernières images (réelles, elles) me hantent encore. 

Sorti le 26 novembre 2025 au cinéma

 

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