5 Décembre 2025
Les enfants vont bien // De Nathan Ambrosioni. Avec Camille Cottin, Juliette Armanet et Monia Chokri.
Les enfants vont bien est le troisième long-métrage de Nathan Ambrosioni, un jeune réalisateur de 26 ans dont le regard sur la cellule familiale devient, film après film, de plus en plus reconnaissable. Ce nouveau chapitre confirme son goût pour les histoires intimes, celles qui se construisent dans les silences, les tensions et les zones d’ombre du quotidien. J'avais beaucoup aimé Toni en famille, et retrouver Camille Cottin devant sa caméra avait déjà quelque chose de prometteur. Ici encore, la comédienne se voit confier un rôle dense, fragile, où chaque geste compte. Ce n’est pas un film qui cherche à impressionner. Il cherche simplement à toucher juste, et il y parvient souvent.
Un soir d'été, Suzanne, accompagnée de ses deux jeunes enfants, rend une visite impromptue à sa sœur Jeanne. Celle-ci est prise au dépourvu. Non seulement elles ne se sont pas vues depuis plusieurs mois mais surtout Suzanne semble comme absente à elle-même. Au réveil, Jeanne découvre sidérée le mot laissé par sa sœur. La sidération laisse place à la colère lorsqu'à la gendarmerie Jeanne comprend qu'aucune procédure de recherche ne pourra être engagée : Suzanne a fait le choix insensé de disparaître...
L’histoire débute sur une disparition : Suzanne, mère de deux enfants, quitte le domicile familial sans explication. Elle laisse derrière elle Jeanne, sa sœur, qui va devoir prendre le relais malgré elle. Ce départ brutal ouvre un film moins tourné vers la résolution du mystère que vers les répercussions qu’un tel geste provoque. Ce choix scénaristique donne une vraie identité au récit : le drame est posé d’emblée, et ce qui compte ensuite, c’est l’après. Comment continuer quand quelqu’un s’efface du paysage ? Comment réorganiser une vie qui n’était pas censée être la vôtre ? Camille Cottin, qui incarne Jeanne, porte tout cela avec une sincérité désarmante.
Elle n’a pas besoin d’en faire beaucoup pour que sa fatigue, sa contrariété ou sa tendresse deviennent palpables. Sa retenue donne au film une tonalité très crédible, presque documentaire par moments. J’y vois la plus grande force du film : cette manière de filmer ce qui reste quand tout bascule. Pas de grands effets, pas de pathos. Juste une caméra attentive au moindre frémissement. La complicité entre la réalisatrice et Camille Cottin saute aux yeux, et j’ai le sentiment que cette alliance donne au personnage de Jeanne une présence encore plus authentique. Même chose pour les deux jeunes acteurs, Manoã Varvat et Nina Birman, choisis parmi plusieurs centaines de candidats.
Leur naturel fait beaucoup pour la justesse du film. Ambrosioni a confié avoir dirigé certaines scènes sous forme de jeu, et cela se sent : jamais une émotion ne paraît forcée, jamais une réaction ne semble écrite pour faire joli. Le film s’intéresse surtout à ce que provoque une disparition volontaire. En France, plusieurs milliers d’adultes s’effacent chaque année. Un chiffre froid, presque abstrait, mais qui ici devient une matière émotionnelle unique. Suzanne quitte tout, non pas pour fuir un danger, mais pour fuir un rôle dans lequel elle ne se reconnaît plus. Et cette idée traverse tout le film : choisir de partir, c’est offrir un peu de liberté à soi-même, mais c’est aussi imposer une charge immense à ceux qui restent.
Jeanne, elle, ne voulait pas d’enfants. Elle s’est même séparée de son compagnon pour préserver cette liberté. Et la voilà propulsée dans un rôle qu’elle n’a jamais souhaité pour elle-même. Cette contradiction crée des scènes très fortes, où la responsabilité s’impose sans prévenir. Je trouve que le film décrit très bien cet état de flottement, ce moment où les habitudes reprennent mais dans une ambiance faussée, comme si l’air lui-même était un peu plus lourd. Ce qui me plaît dans la mise en scène d’Ambrosioni, c’est cette capacité à capter des micro-émotions. Un regard, un geste, un silence. Il sait filmer le non-dit, souvent plus puissant que n’importe quel dialogue.
Et même si le film s'autorise des moments de rire ou de légèreté, l’ensemble baigne dans une mélancolie sourde. Une tristesse jamais écrasante, mais bien présente. C’est un film où tout semble légèrement voilé, comme si le monde avait perdu un peu de sa lumière. J’ai aussi apprécié que Les enfants vont bien ne cherche pas à tout expliquer. Certaines questions restent ouvertes, et cela fait partie du film. Lors d’une rencontre avec le réalisateur, il a confirmé que cette ambiguïté était volontaire. Il ne cherche pas à fournir toutes les réponses, parce qu’il ne les a pas lui-même. Cette honnêteté donne au film un relief particulier, loin des récits trop balisés.
Même la fin garde une note énigmatique, assez belle dans son intention, même si j’aurais aimé sentir un peu plus de lumière dans les dernières minutes. Pas forcément un happy end, mais peut-être une petite ouverture vers autre chose. Par moments, j’ai trouvé que le film s’autorisait quelques longueurs. Certaines scènes semblent un peu insistantes dans la volonté de montrer Jeanne comme une figure exemplaire malgré elle, et cela alourdit légèrement le rythme. Mais ces choix restent ponctuels et n’égratignent pas l’émotion globale. Le reste du casting fonctionne très bien aussi. Monia Chokri et Guillaume Gouix apportent une présence juste, même dans des rôles plus secondaires.
Juliette Armanet, pourtant peu à l’écran, marque le film par ce qu’elle laisse derrière elle. Son absence devient presque un personnage. Ambrosioni réussit à donner corps à quelqu’un que l’on voit très peu, ce qui n’est pas rien. Au final, j’ai été touché par Les enfants vont bien. Touché par sa simplicité, par sa façon de filmer ce qui tremble chez chacun de ses personnages, par son refus de théâtraliser la douleur. C’est un film sensible, pudique, sincère. Un film qui rappelle qu’on peut aimer quelqu’un même dans son absence, et que parfois, tenir à flot suffit à avancer.
Ce n’est pas un drame spectaculaire, ni une œuvre qui cherche à bouleverser à tout prix. C’est un récit humain, finement observé, où chaque émotion trouve sa place. Et même si j’aurais aimé que la fin offre un peu plus de lumière, l’ensemble reste très fort dans ce qu’il raconte. Les enfants vont bien est un film qui regarde les familles telles qu’elles sont : fragiles, imparfaites, mais profondément vivantes. Un film délicat, sincère, et porté par des acteurs en état de grâce discrète.
Note : 8/10. En bref, j’ai été touché par Les enfants vont bien. Touché par sa simplicité, par sa façon de filmer ce qui tremble chez chacun de ses personnages, par son refus de théâtraliser la douleur. C’est un film sensible, pudique, sincère. Un film qui rappelle qu’on peut aimer quelqu’un même dans son absence, et que parfois, tenir à flot suffit à avancer.
Sorti le 3 décembre 2025 au cinéma
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