21 Janvier 2026
Blue Moon // De Richard Linklater. Avec Ethan Hawke, Margaret Qualley et Bobby Cannavale.
Avec Blue Moon, Richard Linklater propose un film à part dans sa filmographie, plus modeste dans sa forme, mais ambitieux dans son intention. Le long-métrage se concentre sur une seule nuit de 1943, celle de la première triomphale d’Oklahoma!, tandis que Lorenz Hart, ancien partenaire de Richard Rodgers, noie son amertume dans un bar new-yorkais. L’idée de départ est claire : enfermer le spectateur avec un homme au bord du gouffre, laisser la parole circuler, observer les fissures. Sur le papier, le concept intrigue. À l’écran, Blue Moon se révèle bien plus éprouvant que captivant. Le film adopte un dispositif de quasi temps réel, entièrement centré sur ce bar où se tient l’afterparty de Broadway.
1934. Lorenz Hart célèbre le grand succès de son ancien partenaire Richard Rodgers le soir de la première de sa comédie musicale Oklahoma ! à Broadway.
Lorenz Hart y parle, beaucoup. Il parle au barman, au pianiste, aux amis de passage, à Richard Rodgers lui-même, venu savourer son succès. Ce choix de huis clos donne au film des allures de théâtre filmé, assumé jusqu’au bout. Les personnages entrent, sortent, reviennent, mais l’espace reste le même, comme figé dans la nuit et dans l’état mental de Hart. Ethan Hawke porte presque seul Blue Moon sur ses épaules. Méconnaissable, physiquement transformé, voûté, rapetissé, cigare en bouche, il incarne un Lorenz Hart rongé par l’alcool, la jalousie et le sentiment d’avoir été remplacé. La performance est engagée, dense, parfois impressionnante.
Hawke joue un homme qui jongle entre humour, amertume, regrets et envolées lyriques. Le problème n’est pas tant son jeu que ce qu’on lui fait dire, et surtout combien de temps on le laisse parler. Car Blue Moon est avant tout un film de dialogues. Des dialogues incessants, souvent brillants sur le moment, mais qui finissent par tourner en rond. Les thèmes abordés s’accumulent : la création artistique, l’échec, la peur de l’oubli, le manque d’amour, le désir, la solitude, l’alcoolisme. Tout s’entrecroise sans véritable progression dramatique. Les conversations commencent, s’interrompent, reprennent ailleurs, sans jamais construire une trajectoire claire. Après une quarantaine de minutes, une forme de lassitude s’installe.
Le scénario ne raconte finalement pas grand-chose d’autre que l’état intérieur de Lorenz Hart. Il ne s’agit pas d’un récit au sens classique, mais d’un portrait mental. Une approche respectable, mais risquée. Ici, le film peine à maintenir l’attention sur la durée. L’absence de véritable enjeu dramatique rend l’expérience monotone. La nuit s’étire, les mots s’empilent, et le spectateur finit par attendre que quelque chose advienne. Rien ne vient vraiment. Les personnages secondaires gravitent autour de Hart sans exister pleinement. Bobby Cannavale, en barman attentif, sert surtout de réceptacle aux tirades du héros. Andrew Scott incarne Richard Rodgers, figure du succès et de la trahison, mais reste cantonné à quelques échanges attendus, malgré une vraie justesse de ton.
Margaret Qualley, en jeune artiste et objet du désir de Hart, pose davantage problème. Son jeu, trop détaché, presque mécanique, contraste avec l’intensité de Hawke. Lors de leurs scènes communes, l’émotion peine à circuler, ce qui affaiblit un arc pourtant central dans le récit. Le film évoque aussi la relation professionnelle brisée entre Rodgers et Hart, autrefois duo majeur de Broadway. Cette rupture, sur fond d’alcoolisme et d’instabilité, est intéressante, mais elle reste traitée de manière très verbale. Blue Moon préfère expliquer plutôt que montrer. Le fait que Hart n’ait pas participé à Oklahoma! devient un symbole lourdement martelé, comme si toute sa carrière se résumait à cette absence.
Ses innombrables succès passés sont cités, mais rarement ressentis. Visuellement, le film est soigné sans être marquant. Le décor du bar est travaillé, la reconstitution d’époque crédible, la musique rappelle évidemment l’âge d’or de Broadway. Mais là encore, tout reste sage, presque trop propre. La mise en scène accompagne les dialogues sans jamais chercher à les bousculer. La caméra observe, écoute, patiente. Ce choix renforce le côté statique de l’ensemble et accentue l’impression de longueur. Linklater est souvent loué pour son talent à filmer la parole et le temps qui passe. Ici, cette approche atteint ses limites. Blue Moon donne parfois l’impression de se regarder penser, de se croire profond parce qu’il parle beaucoup.
Cette dimension faussement intellectuelle peut vite devenir pesante, surtout lorsque le film refuse toute respiration. Les rares silences sont aussitôt comblés par une nouvelle tirade, un nouveau trait d’esprit, une nouvelle confession. Sur le fond, le portrait de Lorenz Hart reste frustrant. Le film insiste sur son mal-être, mais peine à le rendre réellement touchant. À force de le montrer sarcastique, plaintif, auto-centré, il devient parfois agaçant plutôt qu’émouvant. Ses failles sont exposées, mais rarement creusées. La douleur affleure sans jamais vraiment éclater. Les moments sincères existent, mais ils sont trop rares pour contrebalancer la logorrhée. Blue Moon n’est pas un film raté à proprement parler. Il possède une cohérence, une ambiance, une vraie proposition.
Mais il s’adresse clairement à un public précis, sensible aux dialogues denses, aux références à Broadway, aux portraits d’artistes en fin de course. Pour les autres, l’expérience risque d’être éprouvante. Le rythme lent, les longueurs assumées et l’absence de véritable tension rendent le film fatigant, voire ennuyeux. Au final, Blue Moon laisse une impression mitigée. Il y a quelque chose de touchant dans cette atmosphère de fin de règne, dans cette nuit où tout se joue intérieurement. Mais le film s’enferme trop dans son dispositif et oublie de faire vivre ses personnages au-delà des mots.
Note : 5/10. En bref, malgré l’engagement d’Ethan Hawke et la maîtrise formelle de Linklater, Blue Moon ressemble à un long monologue qui confond introspection et immobilisme. Une œuvre qui se veut intime et brillante, mais qui finit par lasser, laissant le sentiment d’être passé à côté de quelque chose… ou que le film lui-même n’a jamais vraiment su atteindre sa cible.
Sorti le 18 janvier 2026 directement en VOD
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