17 Janvier 2026
Jusqu’à l’aube // De Sho Miyake. Avec Hokuto Matsumura, Mone Kamishiraishi et Ryô.
Avec Jusqu’à l’aube, Shô Miyake poursuit un cinéma discret, centré sur des personnages mis à l’écart par des fragilités invisibles. Après La Beauté du geste, le réalisateur japonais reste fidèle à une approche très humaine, presque effacée, qui privilégie les émotions contenues aux grands élans narratifs. Le film raconte la rencontre de deux êtres isolés, liés moins par une histoire d’amour que par une souffrance partagée. Une proposition délicate, parfois touchante, mais qui peine aussi à maintenir l’attention sur la durée. L’histoire se concentre sur Misa Fujisawa et Takatoshi Yamazoe, deux employés d’une petite entreprise spécialisée dans l’accompagnement de personnes en difficulté.
Misa et Takatoshi ne se connaissent pas encore lorsqu’ils rejoignent une petite entreprise japonaise d’astronomie. En quête d’un nouvel équilibre, ils ont délaissé une carrière toute tracée : elle, en raison d’un syndrome prémenstruel qui bouleverse son quotidien ; lui, à cause de crises de panique aiguës. Peu à peu, ils apprennent à travailler autrement, se rapprochent, s’apprivoisent… et découvrent qu’une présence suffit parfois à éclairer la nuit.
Misa souffre d’un trouble dysphorique prémenstruel qui bouleverse son quotidien, tandis que Yamazoe est victime de crises de panique sévères, capables de le paralyser à tout moment. Ces troubles, difficiles à comprendre pour leur entourage, les placent en marge, même dans un cadre professionnel censé être bienveillant. Leur rapprochement se fait lentement, presque timidement, à travers des échanges simples, des silences, et une reconnaissance mutuelle de leurs failles. Jusqu’à l’aube aurait pu basculer facilement dans le mélodrame ou la romance attendue. Le film choisit pourtant une autre voie. Shô Miyake évite les scènes explicatives ou les grands débordements émotionnels.
Les sentiments restent à distance, souvent suggérés plutôt que montrés. Cette retenue donne parfois au film une vraie justesse, notamment dans sa manière de représenter la difficulté d’exister sans vouloir disparaître, cette fatigue d’être au monde qui traverse les personnages sans jamais être nommée frontalement. Le problème, c’est que cette pudeur finit aussi par devenir un frein. Le récit avance très lentement, au point de donner parfois l’impression de stagner. Les scènes s’enchaînent sans véritable montée dramatique. Beaucoup de moments sont consacrés aux excuses, aux silences gênés, aux gestes de politesse presque mécaniques. Ce réalisme peut séduire, mais il finit aussi par user, surtout lorsque l’évolution des personnages semble tourner en rond pendant une bonne partie du film.
La mise en scène, volontairement sobre, n’aide pas vraiment à relancer l’intérêt. Shô Miyake adopte un style très épuré, presque neutre. Les cadres sont sages, les mouvements de caméra rares, et la lumière reste uniforme. Rien ne vient vraiment marquer visuellement une étape ou un basculement. Ce choix peut être cohérent avec le propos, mais il accentue aussi la sensation d’un film qui avance sans relief, comme figé dans une même tonalité. Pourtant, l’écriture n’est pas dénuée d’intelligence. Le film ne cherche jamais à rendre ses personnages attachants à tout prix. Misa et Yamazoe ne sont ni idéalisés ni héroïsés. Ils peuvent être maladroits, agaçants, enfermés dans leurs propres rituels de protection.
Cette honnêteté est appréciable. Le réalisateur ne cherche pas à expliquer ou à justifier leurs troubles, mais à montrer comment ils influencent chaque geste du quotidien, chaque relation, chaque tentative de rapprochement. Le jeu des acteurs contribue largement à cette crédibilité. L’acteur incarnant Yamazoe s’en sort particulièrement bien, rendant ses crises de panique crédibles sans en faire trop. Son personnage dégage une vraie fragilité, mais aussi une forme de dignité silencieuse. Misa, de son côté, est plus difficile à cerner émotionnellement. Son parcours reste souvent en surface, et il faut attendre la toute fin du film pour ressentir une émotion plus franche, notamment lors d’une scène de lecture qui éclaire enfin le sens global de l’histoire.
Les personnages secondaires, bien que présents, restent trop en retrait. Les collègues de l’entreprise forment une sorte de cocon bienveillant, mais ils manquent d’épaisseur. Ils soutiennent, encouragent, rassurent, sans jamais vraiment exister en dehors de leur fonction. Un approfondissement de ces figures aurait sans doute donné plus de texture au récit et permis de mieux comprendre l’environnement dans lequel évoluent les deux protagonistes. Le film joue aussi avec l’idée d’une romance possible, sans jamais l’assumer complètement. Cette indécision est à la fois l’une de ses forces et de ses limites. D’un côté, Jusqu’à l’aube évite les clichés d’une histoire d’amour salvatrice.
De l’autre, cette relation reste dans un entre-deux frustrant, comme si le film refusait toute forme de transformation réelle par peur de trahir son ton réaliste. Le lien entre Misa et Yamazoe devient alors une entité à part, ni amitié classique, ni couple, mais quelque chose de fragile et d’éphémère. La dimension contemplative du film est renforcée par des motifs récurrents, comme l’observation du ciel nocturne, le silence, l’attente de l’aube. Ces éléments apportent une certaine poésie, mais restent parfois trop symboliques, presque appuyés, sans être pleinement exploités. Le message sur l’espoir, sur la possibilité de trouver un apaisement avant le lever du jour, finit par émerger, mais très tardivement.
Au final, Jusqu’à l’aube est un film qui demande beaucoup de patience. Il propose une approche sensible des troubles psychologiques et du lien humain, sans jamais tomber dans le pathos. Mais sa lenteur extrême, son scénario minimaliste et sa mise en scène très sage risquent de laisser une partie du public à distance. L’émotion arrive, mais tard, et parfois trop timidement pour compenser la frustration accumulée. C’est un film qui trouvera sans doute son public parmi les amateurs de cinéma japonais intimiste, attentifs aux nuances et aux silences. Pour les autres, l’expérience pourra sembler fade, voire vaine, malgré une intention sincère et une conclusion plus lumineuse.
Note : 5.5/10. En bref, Jusqu’à l’aube est une œuvre modeste, touchante par moments, mais qui donne aussi le sentiment de ne jamais oser pleinement aller au bout de ce qu’elle raconte.
Sorti le 14 janvier 2026 au cinéma
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