29 Janvier 2026
La disparition de Josef Mengele // De Kirill Serebrennikov. Avec August Diehl, Maximilian Meyer-Bretschneider et Friederike Becht.
La disparition de Josef Mengele n’est pas le genre de film que l’on regarde par curiosité légère ou par simple envie de cinéma historique. Dès les premières minutes, le ton est donné : il s’agit d’une plongée inconfortable dans l’esprit et la fuite d’un homme responsable de crimes parmi les plus atroces du XXᵉ siècle. Kirill Serebrennikov ne raconte pas une traque classique, ni un procès, ni même une reconstitution pédagogique. Il choisit autre chose, un film de cinéma pur, parfois difficile, souvent déroutant, et profondément troublant. Le film suit la cavale de Josef Mengele après la Seconde Guerre mondiale, depuis l’Europe vaincue jusqu’à l’Amérique du Sud, où il vivra pendant des années sous différentes identités.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Josef Mengele, le médecin nazi du camp d’Auschwitz, parvient à s’enfuir en Amérique du Sud pour refaire sa vie dans la clandestinité. De Buenos Aires au Paraguay, en passant par le Brésil, celui qu’on a baptisé « L’Ange de la Mort » va organiser sa méthodique disparition pour échapper à toute forme de procès.
Ce parcours pourrait donner lieu à un récit tendu, presque à un thriller historique. Serebrennikov prend le contre-pied total. Le rythme est lent, fragmenté, parfois volontairement désorientant. Le spectateur est plongé dans un puzzle mental fait de souvenirs, d’hallucinations, de scènes répétitives et de silences lourds. Rien n’est là pour rassurer ou guider confortablement. Le choix du noir et blanc domine presque tout le film. Il ne s’agit pas d’un effet esthétique gratuit. Cette absence de couleur donne au récit une impression de temps figé, comme si Mengele était coincé dans un monde sans avenir. Les rares incursions de la couleur sont frappantes, presque violentes.
Elles surgissent à des moments précis, liés à Auschwitz, aux souvenirs du camp, aux scènes où l’horreur est associée, de manière glaçante, à une forme de nostalgie. Ce contraste crée un malaise profond, car il inverse les repères habituels : la couleur n’est pas la vie, elle est le souvenir du crime. Le film adopte entièrement le point de vue de Mengele. C’est sans doute son choix le plus dérangeant. Tout est vu à travers ses yeux, sa logique, ses justifications. Il n’exprime aucun regret. Il se voit comme un scientifique, un exécutant zélé, jamais comme un criminel. Cette proximité forcée met le spectateur dans une position inconfortable, presque complice malgré lui. Le film ne cherche pourtant jamais à excuser.
Il expose une pensée, froide, structurée, terriblement cohérente dans son horreur. August Diehl incarne Josef Mengele avec une sobriété inquiétante. Pas de grands débordements, pas de folie spectaculaire. Le jeu repose sur le contrôle, la rigidité, la tension intérieure. Le corps vieillit, se fatigue, se déplace avec moins d’assurance, mais l’idéologie, elle, reste intacte. Cette constance rend le personnage encore plus glaçant. La déchéance est physique, jamais morale. Et c’est précisément là que le film frappe juste. La mise en scène de Kirill Serebrennikov est volontairement chaotique par moments. Les flashbacks s’enchaînent sans avertissement clair. Les hallucinations se mêlent au réel.
Certains spectateurs y verront un défaut, une confusion inutile. D’autres y liront une tentative de psychanalyse cinématographique, un moyen de traduire l’état mental d’un homme hanté, paranoïaque, obsédé par le contrôle et la peur d’être découvert. Cette structure instable finit par créer une forme d’épuisement, qui semble presque intentionnelle. La musique joue un rôle central. Elle enveloppe le film, l’étire, l’hypnotise. Parfois envahissante, parfois presque absente, elle agit comme une pression constante. Elle ne souligne pas les émotions, elle les écrase. Là encore, le confort du spectateur n’est jamais une priorité. Le film pose aussi une question dérangeante : fallait-il montrer certaines choses ?
Certaines scènes liées aux camps, filmées frontalement et du point de vue nazi, créent un malaise réel. Le risque de l’indécence n’est jamais loin. Montrer l’horreur pour instruire ou pour rappeler, est-ce toujours nécessaire ? Le film ne donne pas de réponse claire. Il prend le risque de montrer, quitte à choquer, quitte à diviser. Cette audace peut être perçue comme une force ou comme une limite. Le récit s’étire sur une longue durée, parfois trop. Certaines scènes de discussions idéologiques, notamment avec le fils, finissent par se répéter et alourdissent le rythme. Une coupe plus franche aurait sans doute renforcé l’impact global. À l’inverse, le film aurait gagné à montrer davantage la réalité des pays d’accueil, l’Amérique du Sud comme espace social et politique, plutôt que comme simple décor de fuite.
Malgré ces réserves, La disparition de Josef Mengele reste un film marquant. Il ne cherche ni à plaire ni à rassurer. Il s’inscrit à l’opposé des films qui choisissent le hors-champ ou la suggestion. Ici, le mal est regardé frontalement, sans filtre, sans morale appuyée, sans rédemption possible. Le film montre un homme qui échappe à la justice, qui meurt paisiblement, et qui ne paie jamais vraiment. Cette réalité dérange plus que n’importe quelle scène choc. Ce que raconte finalement le film, ce n’est pas la disparition d’un homme, mais la persistance d’une idéologie. Mengele disparaît physiquement, mais le mal qu’il incarne ne s’efface pas.
Il se transforme, se cache, change de visage. Serebrennikov filme cette lente évaporation avec une froideur maîtrisée, laissant au spectateur le soin de tirer ses propres conclusions. La disparition de Josef Mengele est un film exigeant, parfois éprouvant, mais nécessaire. Un film qui dérange, qui questionne, et qui refuse les réponses simples. Une œuvre qui ne se regarde pas facilement, mais qui laisse une trace durable, justement parce qu’elle force à regarder ce que l’Histoire préfère souvent reléguer dans l’ombre.
Note : 7/10. En bref, un film dérangeant qui regarde le mal droit dans les yeux.
Sorti le 22 octobre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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