16 Janvier 2026
Le Rire et le Couteau // De Pedro Pinho. Avec Sérgio Coragem, Cleo Diára et Jonathan Guilherme.
Avec Le Rire et le couteau, Pedro Pinho signe une œuvre dense, longue et parfois déroutante, mais profondément habitée. Ce film de plus de trois heures s’inscrit clairement à contre-courant des standards actuels. Il ne cherche ni l’efficacité narrative ni le confort du spectateur. Il propose autre chose : une immersion lente, parfois inconfortable, dans le quotidien d’un homme et dans un territoire chargé d’histoire, de tensions et de contradictions. Le personnage principal, Sérgio, est un Portugais engagé dans l’humanitaire. Sur le plan professionnel, il semble solide, capable d’encaisser la pression, de gérer des réunions, de superviser des projets complexes.
Sergio voyage dans une métropole d'Afrique de l'Ouest pour travailler comme ingénieur environnemental sur la construction d'une route entre le désert et la forêt. Il se lie à deux habitants de la ville, Diara et Gui, dans une relation intime mais déséquilibrée. Il apprend bientôt qu'un ingénieur italien, affecté à la même mission que lui quelques mois auparavant, a mystérieusement disparu.
Mais dès que la caméra s’éloigne du cadre officiel, quelque chose se fissure. Sérgio doute, se fatigue, se perd. Son mal-être n’est jamais clairement formulé, mais il traverse tout le film. Il est là, dans les silences, dans les regards, dans une forme de solitude qui ne dit pas son nom. L’action se déroule en Guinée-Bissau, un pays lusophone marqué par son passé colonial et par des enjeux économiques et politiques très concrets. Sérgio y est envoyé pour travailler sur des projets d’infrastructure, notamment autour de l’eau et de l’aménagement du territoire. Le film montre son quotidien de missions, de déplacements, de discussions techniques. La caméra adopte souvent une position d’observation, presque documentaire, laissant le temps aux scènes de respirer.
Rien n’est surligné, rien n’est expliqué de manière appuyée. Il faut accepter de regarder, d’écouter, et parfois de ne pas tout comprendre immédiatement. La durée du film est un sujet en soi. Trois heures trente, c’est exigeant. Pourtant, cette longueur finit par faire sens. Le rythme lent permet de s’adapter à un autre rapport au temps, loin de l’urgence occidentale. Le film impose une cadence différente, presque physique. Une version plus courte donnerait sans doute l’impression d’un récit tronqué, d’un regard trop pressé. Ici, chaque détour, chaque pause participe à la construction de l’expérience. Mais cette immersion ne vise pas uniquement le travail humanitaire. Le Rire et le couteau s’intéresse aussi à l’intime.
Sérgio est un homme traversé par le désir, la frustration, le besoin de contact. Sa sexualité occupe une place importante dans le film, non pas comme provocation gratuite, mais comme révélateur. Le désir devient un terrain où se croisent rapports de pouvoir, fantasmes, malentendus culturels. Certaines scènes sont très explicites, mais filmées avec un naturel qui évite l’effet de voyeurisme facile. La relation entre Sérgio et Diára est centrale. Diára est une jeune femme indépendante, ancrée dans la ville, entourée d’amis, connectée à une modernité africaine bien loin des clichés. Elle vit mieux que sa mère, restée au village, mais elle n’est pas pour autant à l’abri des logiques économiques qui menacent son équilibre.
À travers elle, le film montre une Guinée urbaine, dynamique, mais fragile, prise entre traditions, capitalisme et héritage colonial. Le film interroge clairement le rôle de l’humanitaire et la notion de « bonne intention ». Sérgio fait son travail sérieusement, mais il est conscient du malaise moral qui l’accompagne. Construire une route, installer des infrastructures, est-ce toujours un progrès ? À qui cela profite-t-il réellement ? Le film ne donne pas de réponse simple. Il montre les bénéfices possibles, mais aussi les dégâts, notamment sur l’environnement et sur les modes de vie locaux. Cette complexité est l’une des grandes forces du récit. Le Rire et le couteau évite soigneusement le manichéisme.
Il ne s’agit pas d’opposer des « gentils » et des « méchants », ni de dresser un réquisitoire frontal contre l’Occident. Le film préfère exposer des situations, laisser apparaître les contradictions. Les personnages sont tous ambigus, parfois attachants, parfois agaçants. Personne n’est épargné, pas même Sérgio, qui se retrouve souvent en position d’observateur maladroit, conscient de ne jamais être totalement à sa place. Un moment clé du film réside dans le renversement du regard. À plusieurs reprises, Sérgio est placé en périphérie, exclu, réduit à attendre. Le désir, qui semblait jusque-là être son moteur, lui échappe. Cette frustration devient une forme d’apprentissage.
Le film montre comment le regard occidental, souvent dominant au cinéma, se retrouve ici décentré. Ce déplacement est discret, mais profondément politique. Visuellement, le film adopte une approche très libre. Le montage refuse la linéarité classique. Certaines scènes s’étirent, d’autres surgissent presque sans transition. Cette forme peut déstabiliser, mais elle correspond à l’état intérieur du personnage principal. La frontière entre fiction et documentaire est souvent floue, renforçant l’impression d’être plongé dans une réalité vécue plutôt que racontée. La fin du film ne cherche pas à conclure. Les questions restent ouvertes. Certains spectateurs pourront ressentir une frustration légitime face à cette absence de réponses.
Pourtant, cette conclusion inachevée semble cohérente avec le propos général. La vie, comme le film, ne se referme pas proprement. Elle laisse des zones d’ombre, des doutes, des chemins interrompus. Le Rire et le couteau est un film exigeant, qui demande du temps, de l’attention et une certaine disponibilité. Il ne cherche pas à séduire à tout prix. Il propose un regard honnête, parfois inconfortable, sur l’action humanitaire, le désir, le pouvoir et l’héritage colonial. Un film qui ne tranche pas, qui observe, et qui accepte de rester dans l’ambivalence. Une expérience singulière, qui marque davantage par ce qu’elle questionne que par ce qu’elle affirme.
Note : 7.5/10. En bref, un film qui prend son temps pour regarder le monde en face.
Sorti le 9 juillet 2025 au cinéma - Disponible en VOD, reprise au cinéma le 18 février 2026
Vu dans sa version cinéma (3h30) mais il existe une version intégrale (5h30).
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