23 Février 2026
Aucun autre choix // De Park Chan-Wook. Avec Lee Byung-Hun, Ye-jin Son et Park Hee-Soon.
Avec Aucun autre choix, Park Chan-wook adapte à son tour le roman Le Couperet de Donald Westlake, déjà porté à l’écran par Costa-Gavras en 2005. Mais inutile de chercher un simple remake. Le cinéaste coréen déplace l’histoire, la transforme, et en fait une comédie noire ancrée dans la société sud-coréenne contemporaine. Au centre du film, You Man-su, interprété par Lee Byung-hun. Un employé modèle, fidèle à son entreprise depuis vingt-cinq ans, mari aimant, père attentif, propriétaire d’une belle maison. En quelques minutes, tout s’écroule : licenciement sec, formule froide, presque administrative. “Aucun autre choix.” La phrase revient comme un mantra.
Cadre dans une usine de papier You Man-su est un homme heureux, il aime sa femme, ses enfants, ses chiens, sa maison. Lorsqu’il est licencié, sa vie bascule, il ne supporte pas l’idée de perdre son statut social et la vie qui va avec. Pour retrouver son bonheur perdu, il n’a aucun autre choix que d’éliminer tous ses concurrents…
Une manière pratique de se débarrasser de toute responsabilité. Le début du film prend son temps. Park Chan-wook installe la vie de Man-su, sa femme, sa fille violoncelliste surdouée et autiste, son beau-fils, les deux chiens, le confort fragile d’une réussite construite sur le travail. Cette longue introduction peut surprendre, surtout pour un thriller annoncé comme une chasse aux rivaux. Pourtant, elle est essentielle. La dégringolade est progressive. Les économies fondent. Les entretiens n’aboutissent pas. L’humiliation sociale s’installe. En Corée du Sud, l’échec professionnel ne reste pas discret : il marque, il colle à la peau.
Le film montre bien cette pression liée au statut social, à l’apparence, à la réussite affichée. Puis l’idée germe. Si un poste attire quatre candidats idéaux, trois deviennent de trop. Plutôt que d’attendre un miracle, Man-su décide de provoquer le destin. Il publie une fausse annonce pour récupérer les CV de ses concurrents. La mécanique est lancée. Contrairement à ce que la bande-annonce laisse penser, Aucun autre choix ne suit pas une simple liste de victimes façon Kill Bill. Park Chan-wook retarde longtemps le premier passage à l’acte. Il préfère explorer les hésitations, les maladresses, l’absurdité de la situation.
Devenir tueur n’a rien de naturel. Le film insiste sur cet aspect.
Les meurtres ne sont pas propres, ni maîtrisés. Ils dérapent. L’un d’eux vire presque au slapstick, entre tension et ridicule. Le burlesque s’invite là où on ne l’attend pas. Le rire arrive, puis se bloque dans la gorge. Ce mélange des tons est la marque du réalisateur d’Oldboy et de Decision to Leave. Ici, il pousse encore plus loin l’équilibre entre grotesque et tragique. Certaines scènes de beuverie frôlent la farce, avant de basculer dans quelque chose de plus sombre. Chaque rencontre avec une cible fonctionne comme un miroir. Man-su se retrouve face à des hommes aussi fragiles que lui : un ancien cadre sombrant dans l’alcool, un autre employé qui tente de se reconstruire ailleurs, un supérieur qui nage dans l’opulence sans être plus heureux.
Le film ne transforme pas ses victimes en caricatures. Il s’attarde sur leurs émotions, leurs familles, leurs failles. Ce choix rend les actes de Man-su plus troublants. Il n’est pas un sociopathe froid. Il reste un homme acculé, convaincu qu’il n’a plus d’alternative. La satire du capitalisme sud-coréen est claire. Park Chan-wook démonte l’illusion d’un épanouissement lié à la prospérité matérielle. La maison parfaite, la famille idéale, la carrière stable : tout repose sur un système capable de broyer en silence ceux qui deviennent “non indispensables”. Le film parle aussi de robotisation, de compétition permanente, de logique darwinienne appliquée au monde du travail. Survivre devient une question d’élimination.
Sur le plan formel, Park Chan-wook reste fidèle à son style. Fondus enchaînés élégants, superpositions d’espaces, jeux de miroir, placements de caméra inattendus. Certaines scènes abolissent les frontières entre deux lieux, créant une continuité presque hypnotique. La conversation téléphonique mise en scène comme un ballet visuel ou certains plans filmés à travers un objet rappellent que le réalisateur aime expérimenter. Par moments, cette créativité frôle l’excès. Trop d’idées, trop de construction. Mais l’ensemble reste cohérent avec le propos. La durée – 2h19 – peut sembler ambitieuse. Le récit connaît quelques longueurs, notamment à mi-parcours avec une sous-intrigue dispensable.
Le rythme devient plus lancinant. Pourtant, cette dilatation du temps permet aussi d’installer le malaise. Le film repose largement sur Lee Byung-hun. Son Man-su n’est ni un monstre ni un héros. Il est pathétique, attachant, parfois ridicule. Son regard traduit à la fois la peur, la honte et une détermination étrange. Le contraste entre le père de famille aimant et l’homme prêt à commettre l’irréparable crée une tension constante. Le personnage évolue dans la crasse et le sang, mais sans perdre totalement son humanité. Cette ambiguïté fait la force du film. La relation avec sa femme apporte une dimension plus intime.
Le couple traverse la crise sans éclats spectaculaires, dans une forme de solidarité fragile. Aucun autre choix n’est pas le film le plus direct de Park Chan-wook. Il ne possède pas la violence frontale d’Oldboy, ni le romantisme stylisé de Decision to Leave. Il propose autre chose : une fable sociale grinçante, ancrée dans le quotidien. Le scénario manque parfois de surprise. La trajectoire générale reste lisible. Certaines symboliques paraissent appuyées. Malgré cela, le film tient par son énergie, son humour noir et sa capacité à passer du rire à l’inquiétude en quelques secondes.
Ce qui reste après la projection, c’est cette question simple : jusqu’où un homme ordinaire peut-il aller pour sauver son statut, sa dignité, sa place dans le monde ? Aucun autre choix ne donne pas de réponse confortable. Il montre un système qui fabrique ses propres monstres, puis s’en lave les mains. Un thriller social qui dérange, amuse parfois, et laisse une trace plus persistante qu’il n’y paraît au premier abord.
Note : 7.5/10. En bref, Aucun autre choix n’est pas le film le plus direct de Park Chan-wook. Il ne possède pas la violence frontale d’Oldboy, ni le romantisme stylisé de Decision to Leave. Il propose autre chose : une fable sociale grinçante, ancrée dans le quotidien.
Sorti le 11 février 2026 au cinéma
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