11 Février 2026
C’est vraiment moi // De Masahiro Yamaura. Avec Seiji Chihara, Tae Kimura et Megumi.
Avec C’est vraiment moi, le cinéma japonais s’attaque à une figure connue au Japon mais encore peu médiatisée ailleurs : Ai Haruna. Je ne connaissais pas du tout cette personnalité avant de lancer le film. Derrière ce nom se cache le parcours de Kenji Onishi, né à Osaka en 1972, devenu au fil des années une personnalité trans incontournable. Le film retrace cette trajectoire, de l’enfance marquée par le décalage à la reconnaissance publique, en passant par une transition médicale à une époque où rien n’était simple. Le sujet pourrait sembler récent tant les questions liées à la transidentité occupent l’espace médiatique depuis une dizaine d’années.
Harcelée dans son adolescence, Kenji trouve sa place dans un cabaret, soutenue par un médecin qui va l'aider à briller sur scène sous sa véritable identité : Ai Haruna.
Pourtant, l’histoire d’Ai Haruna rappelle que ces parcours existaient bien avant d’être discutés ouvertement. Le film prend le parti de raconter cette réalité sur plusieurs décennies, sans chercher à transformer son héroïne en symbole figé. Tout commence avec Kenji, enfant qui ne ressemble pas aux autres garçons. Il aime les idoles pop, les imite devant le miroir, fouille dans l’armoire de sa mère pour improviser des spectacles. À l’école primaire, ses performances amusent. Au lycée, dans un établissement réservé aux garçons, le ton change. Les moqueries deviennent constantes. Les insultes sont répétées, banales, mais usantes. Le harcèlement pousse Kenji à quitter l’école. Ces scènes sont traitées sans effets appuyés.
La violence est montrée comme quotidienne, presque ordinaire. La rencontre avec Aki, artiste okama, marque un tournant. Pour Kenji, voir une personne vivre ouvertement une féminité assumée agit comme un déclic. Il découvre un club où des performeurs revisitent des chansons d’idoles. D’abord employé à des tâches modestes, il finit par monter sur scène. C’est là que naît Ai. Le film montre cette transformation comme un processus progressif, nourri par l’entraide et la scène. La mise en scène bascule alors vers quelque chose de plus coloré. Un numéro musical accompagne la première sortie publique de Kenji en robe. La séquence assume une dimension presque irréelle, mais elle traduit bien le sentiment de libération.
Cette parenthèse visuelle contraste avec la dureté des scènes précédentes et donne au film un souffle différent. Au cœur du récit se trouve aussi le Dr Koji Wada. Médecin pratiquant des interventions esthétiques, il devient l’allié d’Ai dans sa transition. À l’époque, la chirurgie de réassignation n’est pas légalisée au Japon. Les autorités surveillent. La profession médicale reste prudente, voire hostile. Le film montre les hésitations du médecin, ses doutes, ses recherches, mais aussi sa détermination à accompagner ses patientes. Après l’opération d’Ai, il en réalisera des centaines d’autres, malgré un contexte défavorable.
Cette dimension historique apporte un éclairage intéressant sur l’évolution du cadre légal et médical. La relation entre Ai et le Dr Wada ne verse pas dans le pathos. Elle repose sur la confiance et l’écoute. Une scène opératoire, sobrement filmée, reste marquante par sa simplicité. Le film insiste sur l’importance d’un accompagnement respectueux, sans transformer le médecin en sauveur idéal. Après sa transition complète, la vie d’Ai ne devient pas plus facile. Elle quitte Osaka pour Tokyo, espérant un nouveau départ. Le changement de ville ne règle pas tout. Les regards persistent, les obstacles professionnels aussi.
Le film ne s’attarde pas longuement sur cette période, préférant avancer vers un moment clé : sa participation au concours Miss International Queen en 2009. Cette victoire symbolique sert de point d’arrivée au récit. La construction du film suit une ligne assez classique de biopic. Les étapes importantes sont enchaînées de manière chronologique. Certains passages auraient mérité plus de développement, notamment les conflits institutionnels ou les difficultés affectives. Une relation amoureuse est évoquée, avec les complications que cela implique avant et après la transition, mais le traitement reste mesuré. Côté interprétation, Haruki Mochizuki impressionne dans le rôle de Kenji puis d’Ai.
Pour un premier grand rôle, il parvient à éviter la caricature. La transformation ne repose pas uniquement sur l’apparence. Elle passe par la posture, la façon de regarder les autres, de se tenir sur scène. La progression est visible sans être surlignée. Takumi Saitoh, en Dr Wada, apporte une présence calme, presque rassurante. Ataru Nakamura, elle-même artiste trans, incarne Aki avec naturel. Le film adopte un ton globalement accessible. Il alterne entre moments intimes et séquences plus spectaculaires. Parfois, le scénario souligne un peu trop son message. Certains dialogues expliquent ce que l’image avait déjà montré. Cette tendance à vouloir être pédagogique peut freiner l’émotion. Pourtant, la sincérité est là.
Sur le plan visuel, la réalisation reste sobre, avec quelques éclats lors des scènes musicales. La musique accompagne le parcours d’Ai sans chercher à manipuler l’émotion. Les scènes familiales, notamment avec la mère, sont traitées avec retenue. Une visite dans la chambre tokyoïte d’Ai, chargée de non-dits, illustre la complexité des liens familiaux face à la transition. C’est vraiment moi ne prétend pas tout explorer. Le film effleure parfois les aspects psychologiques les plus profonds de la dysphorie de genre. Il préfère mettre en avant l’énergie et la détermination d’Ai. Ce choix peut frustrer ceux qui attendaient un regard plus dur ou plus analytique. Mais il correspond à la personnalité publique de son héroïne.
Note : 6/10. En bref, le film n’est pas exempt de facilités narratives, mais il ouvre une porte. Il rappelle que derrière les débats publics se trouvent des trajectoires individuelles, faites de doutes, de courage et de choix difficiles. C’est vraiment moi ne révolutionne pas le biopic, mais il donne un visage et une voix à une histoire qui mérite d’être entendue.
Sorti le 10 février 2026 directement sur Netflix
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