27 Février 2026
Oui // De Nadav Lapid. Avec Ariel Bronz, Efrat Dor et Naama Preis.
Présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes 2025, Oui marque un nouveau tournant dans le parcours de Nadav Lapid. Installé en France et critique assumé du gouvernement israélien, le cinéaste livre ici un film frontal, nerveux, qui refuse la demi-mesure. Oui n’est pas un long métrage confortable. C’est une expérience sensorielle et politique qui prend à bras-le-corps la violence d’une époque. Dès l’ouverture, le ton est donné. Une fête décadente réunit nouveaux riches, mécènes douteux et figures d’une élite caricaturale. La musique explose, les corps s’agitent, les regards sont vides.
Israël au lendemain du 7 octobre. Y., musicien de jazz précaire, et sa femme Jasmine, danseuse, donnent leur art, leur âme et leur corps aux plus offrants, apportent plaisir et consolation à leur pays qui saigne. Bientôt, Y. se voit confier une mission de la plus haute importance : mettre en musique un nouvel hymne national.
La mise en scène virevolte, la caméra semble chercher sa place dans ce chaos organisé. Cette entrée en matière tient autant de la satire que du cauchemar éveillé. Lapid ne filme pas avec distance : il plonge au cœur de la fête comme pour mieux en montrer l’obscénité. Le contexte politique n’est jamais loin. Après le 7 octobre et les massacres à Gaza, le film capte un pays traversé par la colère, la peur et un désir de vengeance qui déborde. Oui ne raconte pas la guerre de manière classique. Il ne reconstitue pas des événements. Il cherche plutôt à traduire un état intérieur, une fièvre collective. Le récit est chapitré, fragmenté, rythmé par des chants, des silences brutaux et des déflagrations sonores.
La narration ne suit pas une ligne droite. Elle avance par secousses. Chaque séquence agit comme une performance, presque comme un morceau de musique. Le montage, très travaillé, scande le chaos ambiant. La bande originale occupe une place centrale : elle porte certaines scènes vers une forme d’exaltation, puis laisse place à un silence pesant. Ce contraste permanent crée un déséquilibre volontaire. L’effet est parfois étourdissant. Visuellement, Oui rappelle par moments l’univers de Federico Fellini, avec ses excès carnavalesques et ses personnages grotesques, mais aussi celui de Ruben Östlund pour sa manière de pointer les dérives d’une élite déconnectée.
Pourtant, Lapid ne se place jamais en observateur ironique. Il filme au plus près, avec une caméra fébrile, presque mal à l’aise. Elle tremble, hésite, s’emballe. Elle semble partager le trouble des personnages. Le film oscille en permanence entre le politique et l’intime. Derrière la satire d’une société ultralibérale, il y a aussi une histoire plus fragile, presque romantique. Lapid passe du “oui” au “non”, du refus à l’acceptation, sans trancher clairement. Cette ambiguïté est au cœur du projet. Oui ne délivre pas un message simple. Il pose des questions : faut-il se soumettre à la logique de vengeance ? Peut-on encore dire “oui” à la vie quand tout pousse à la haine ? Certaines scènes marquent durablement. Les premières minutes sous une musique entêtante installent une énergie électrique.
Une scène de piano à quatre mains suspend le temps, comme une respiration au milieu du tumulte. Plus loin, un hymne chanté par des enfants crée un décalage troublant entre innocence et violence du contexte. Lapid joue constamment sur ces contrastes. Les acteurs sont engagés physiquement. Beaucoup de dialogues laissent place au son, aux cris, aux respirations. Les corps semblent sonnés par la situation, pris dans un maelström qui les dépasse. Le film donne parfois l’impression d’être tourné en état d’urgence, comme si chaque scène devait capter quelque chose de brûlant avant qu’il ne disparaisse. Cette radicalité a un prix. La durée – environ deux heures et demie – peut sembler excessive.
La seconde partie, plus chaotique encore, pousse les curseurs très loin. Le film frôle parfois la saturation. L’accumulation de ruptures de ton, de passages burlesques et de séquences plus naturalistes crée un capharnaüm assumé. Ce choix peut dérouter. Il correspond cependant à la volonté de Lapid de ne pas lisser son propos. Oui ne se présente ni comme un manifeste militant, ni comme une simple satire. Il ressemble davantage à une recherche en temps réel. Lapid semble chercher une forme capable de traduire la confusion du moment. Le film interroge aussi la place du cinéma face à l’actualité. Comment filmer un pays en crise sans simplifier ? Comment éviter la propagande tout en prenant position ?
Au-delà d’Israël, Oui parle d’un monde saturé d’images, de discours outranciers et de capitalisme décomplexé. Les personnages apparaissent comme des bouffons d’une farce qui les dépasse. Les décors et les costumes soulignent cette dérive vers l’excès. Lapid dessine un paysage où le spectacle permanent finit par étouffer toute nuance. Malgré sa violence formelle, Oui laisse aussi apparaître une forme de tendresse. Dans certaines scènes plus calmes, le film semble murmurer qu’il reste une possibilité de réparation. La naissance d’un enfant, datée symboliquement du 8 octobre, agit comme un point d’ancrage. Dire “oui” à la vie devient un acte presque politique.
Oui n’est pas un film facile. Il fatigue, il secoue, il met mal à l’aise. Mais il propose un geste de cinéma rare, sans filtre. Il transforme la colère en matière artistique. Même si certaines longueurs auraient pu être évitées, l’ensemble reste cohérent dans son excès. Ce film de Nadav Lapid bouscule par sa forme et par son fond. Il parle d’un pays en crise, mais aussi d’un monde qui vacille. Un cinéma qui crie plus fort que les autres, quitte à perdre en route une part de confort.
Note : 7/10. En bref, le film coup de poing de Nadav Lapid qui transforme la colère en cinéma.
Sorti le 17 septembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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