3 Mars 2026
Magellan // De Lav Diaz. Avec Gael García Bernal, Roger Alan Koza et Dario Yazbek Bernal.
Avec Magellan, le réalisateur philippin Lav Diaz s’attaque à une figure majeure des Grandes Découvertes. Sur le papier, le projet a de quoi intriguer : revisiter le mythe de Fernand de Magellan, explorer la face sombre de l’expansion européenne, adopter un regard moins occidental sur cette épopée maritime. L’intention est claire : déconstruire la légende du navigateur héroïque pour montrer un homme pris dans une logique de conquête, de domination et d’évangélisation forcée. Dans les faits, le résultat laisse un sentiment de vide. Le film dure 2h43. Pour qui connaît le cinéma de Lav Diaz, habitué aux fresques de six ou neuf heures, cela pourrait presque passer pour une durée raisonnable.
Porté par le rêve de franchir les limites du monde, Magellan défie les rois et les océans. Au bout de son voyage, c’est sa propre démesure qu’il découvre et le prix de la conquête. Derrière le mythe, c’est la vérité de son voyage.
Pourtant, ces presque trois heures paraissent interminables. Le récit met près d’une heure à réellement démarrer. Les premières séquences enchaînent des scènes difficiles à situer dans le temps et dans l’espace. Le montage ne donne que peu de repères. Impossible de savoir précisément à quel moment de la vie de Magellan l’histoire se situe. Cette confusion installe rapidement une distance. Le choix esthétique est radical : caméra fixe, plans larges, personnages souvent filmés de loin. Chaque scène ressemble à un tableau immobile. L’intention picturale est évidente. Certaines images possèdent une vraie tenue visuelle. Mais cette immobilité constante finit par étouffer le film.
Les plans s’étirent au-delà du nécessaire. Une scène peut durer cinq minutes sans évolution notable. L’impression domine que la durée devient une posture plus qu’un outil narratif. Le manque de moyens saute aussi aux yeux. L’épopée maritime qui devait traverser la moitié du globe ne donne jamais le sentiment d’aventure. La mer paraît plate, sans vent, sans danger. Les tempêtes, la faim, les doutes de l’équipage sont à peine suggérés. L’océan, censé être un personnage à part entière, ressemble parfois à un décor réduit au minimum. Difficile de ressentir l’oppression ou la peur qui auraient dû accompagner un tel voyage. Le film choisit de se concentrer surtout sur la dernière partie de l’expédition, notamment aux Philippines.
Lav Diaz adopte un point de vue clairement postcolonial. Magellan, interprété par Gael García Bernal, n’est pas présenté comme un héros, mais comme un homme animé par l’orgueil et le ressentiment. Son conflit avec le roi du Portugal, son passage au service de la couronne espagnole, la rivalité entre les deux puissances européennes sont évoqués. La logique coloniale, elle, est mise au centre : évangélisation, violence, mépris des peuples autochtones. L’idée est intéressante. Montrer les Grandes Découvertes du point de vue des vaincus a du sens. Pourtant, le film peine à incarner ce regard. Magellan reste opaque. Il traverse les scènes avec une rigidité presque abstraite.
Même Gael García Bernal, acteur capable de nuances. Son personnage manque d’humanité. Les rares moments où une émotion affleure, notamment dans le lien avec sa femme ou son souvenir, sont vite noyés dans la lenteur générale. Le film se présente comme un biopic, mais il apprend finalement peu de choses sur la vie de Magellan. L’expédition de 1519, la traversée du détroit qui portera son nom, la dimension historique du premier tour du monde sont à peine développées. Le fait que l’équipage ait poursuivi le voyage après sa mort n’est pas vraiment mis en valeur. L’accent est mis sur un conflit local, sur une guerre religieuse sur une île des Philippines, réduisant l’ampleur du projet initial.
À force de refuser toute dimension épique, le film finit par perdre aussi toute tension. Aucun souffle ne vient gonfler les voiles. La mise en scène refuse l’action, refuse le spectaculaire, refuse même parfois la clarté. Cette sobriété aurait pu fonctionner si elle avait été portée par un véritable point de vue dramatique. Or le récit avance sans véritable progression. Les scènes s’enchaînent comme une suite d’anecdotes sur la dureté de l’époque, sans que l’enjeu du voyage ne soit clairement posé. Il serait injuste de nier toute qualité. La reconstitution historique témoigne d’un certain soin malgré un budget limité. La photographie offre par moments des images marquées par une lumière crépusculaire intéressante.
Mais ces qualités formelles ne suffisent pas à compenser l’absence d’incarnation. L’émotion reste à distance. Les personnages secondaires sont peu développés. Les peuples autochtones, censés être au cœur du regard postcolonial, ne sont pas toujours mieux traités que dans des récits plus classiques. Le film donne parfois l’impression de vouloir s’éloigner à tout prix d’une version hollywoodienne grandiloquente. Refuser le spectaculaire est un choix respectable. Encore faut-il proposer autre chose en échange. Ici, l’expérience ressemble davantage à un exercice contemplatif exigeant qu’à une véritable fresque historique. Beaucoup de spectateurs risquent de regarder l’heure à plusieurs reprises comme moi.
Certains arrêteront le film avant la fin. La sensation d’être coincé face à un récit figé n’est pas agréable. La contemplation a ses limites, surtout lorsqu’elle s’étend sur près de trois heures sans véritable évolution dramatique. Magellan promettait une relecture ambitieuse d’un mythe historique. Le film choisit la lenteur, l’épure et la déconstruction. Mais à force de retirer le souffle épique et l’émotion, il ne reste qu’un portrait distant et parfois confus. L’intention politique est visible, la critique de la colonisation est assumée, mais la mise en scène ne parvient pas à transformer cette matière en expérience captivante.
Note : 3/10. En bref, Magellan ressemble à une traversée sans vent. Le projet avait de quoi susciter l’intérêt. Le résultat laisse surtout une impression de longueur et d’inabouti. Pour un spectateur averti, curieux du cinéma radical de Lav Diaz, l’expérience peut avoir un sens. Pour les autres, le voyage risque d’être très éprouvant.
Sorti le 31 décembre 2025 au cinéma
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