19 Mars 2026
Avant de s’intéresser à Lost Media, difficile de ne pas évoquer Calls. Diffusée en 2017 sur Canal+, cette création signée Timothée Hochet proposait une expérience inhabituelle : raconter une histoire uniquement à travers des conversations téléphoniques, sans images classiques. Le projet reposait presque entièrement sur le son, laissant l’imaginaire combler les vides. Cette approche avait marqué par sa capacité à créer une tension avec des moyens limités. Quelques années plus tard, le même créateur revient avec Lost Media, une nouvelle série qui s’inscrit dans une volonté similaire d’explorer des formes narratives moins conventionnelles.
Huit fichiers vidéos que personne n’était censé voir refont surface : un étrange trou noir qui se forme pendant la présentation d’un bulletin météo dans les années 70, l’apparition d’une silhouette sur un astéroïde lors d’une retransmission de la NASA, un banal tutoriel de magie qui tourne mal... Chacun de ces fichiers nous plonge dans les abysses mentaux d’un personnage. "Lost Media" c’est huit histoires, huit hallucinations pour un seul secret.
Cette fois, il ne s’agit plus uniquement de jouer avec l’absence d’image, mais plutôt de s’appuyer sur des fragments de contenus supposément disparus. Le résultat prend la forme d’une anthologie en huit épisodes, chacun proposant une histoire distincte. Dès le départ, la série installe une identité visuelle et sonore particulière. L’esthétique évoque des archives anciennes, avec une forte influence des années 70. Ce choix donne l’impression de consulter des documents retrouvés, comme si ces images n’étaient pas destinées à être diffusées. Cette sensation participe à l’immersion, tout en installant un certain malaise. Chaque épisode débute sans véritable introduction. Il faut quelques minutes pour comprendre ce qui est en train de se jouer.
Cette absence de repères peut déstabiliser, surtout lors des premiers épisodes. Pourtant, une fois passé ce moment d’adaptation, la mécanique devient plus lisible. La série ne guide pas directement, elle laisse le spectateur reconstituer les éléments. L’épisode « Love Story » ouvre la saison avec une approche relativement accessible. Il pose les bases du concept, sans chercher à tout expliquer. Une relation se dessine, mais rapidement, quelque chose semble décalé. Cette impression d’étrangeté revient de manière récurrente dans la série. Au fil des épisodes, Lost Media multiplie les expérimentations. Certains segments reposent sur des idées simples, mais efficaces.
« Perdre du ventre en 12 minutes » illustre bien cette logique. Le point de départ est banal : une vidéo de fitness. Pourtant, entre le début et la fin, un événement semble avoir eu lieu sans jamais être montré. Seuls quelques indices subsistent, comme des traces laissées à l’écran. L’absence devient alors plus significative que ce qui est visible. D’autres épisodes explorent des registres différents. « Mimichat » adopte une esthétique enfantine qui évolue progressivement vers quelque chose de plus dérangeant. Le contraste entre la forme et le fond crée une tension particulière. Ce type de narration rappelle certains contenus circulant sur internet, où une apparente banalité laisse place à une rupture plus inquiétante.
Dans « Comment réussir son entretien d’embauche », la série introduit une dimension plus étrange encore. Le personnage semble perdre le contrôle de ses propres actions, comme si une force extérieure influençait son comportement. L’idée reste volontairement floue, mais elle s’intègre dans une logique plus large. Car malgré son format anthologique, Lost Media ne se limite pas à une succession d’histoires indépendantes. Un fil conducteur apparaît progressivement. Les échanges entre Léa et Bernard, présents en introduction de chaque épisode, suggèrent une structure sous-jacente. Ces dialogues, souvent énigmatiques, donnent l’impression qu’une organisation observe ou contrôle les événements.
Une lecture possible consiste à voir dans cette série une collection de phénomènes inexpliqués, volontairement dissimulés. Certains épisodes vont dans ce sens, notamment « Good Morning People », où un événement perturbateur semble ignoré par ceux qui en sont témoins. Tout se passe comme si la situation devait être effacée ou minimisée. Cette idée renforce le concept de “lost media”. Dans la réalité, ces contenus désignent des œuvres dont l’existence est connue mais qui restent introuvables. La série reprend ce principe en l’intégrant à sa narration. Les images montrées ne sont peut-être qu’une partie d’un ensemble plus vaste, dont certains éléments manquent.
Tous les épisodes ne se valent pas pour autant. Certains marquent davantage que d’autres, que ce soit par leur ambiance ou par leur idée centrale. Le sixième épisode, par exemple, installe une tension plus prononcée. L’atmosphère y devient plus lourde, presque oppressante. Le format court joue un rôle important dans l’expérience. Avec des épisodes d’une dizaine de minutes, la série se regarde rapidement. Ce rythme permet de maintenir une certaine intensité, mais il limite aussi le développement de certaines idées. Quelques concepts auraient mérité d’être davantage explorés. Le ton oscille entre plusieurs registres. L’humour noir côtoie des moments plus inquiétants.
Certaines situations frôlent l’absurde, tandis que d’autres s’ancrent dans un réalisme perturbant. Ce mélange peut surprendre, mais il participe à l’identité de la série. L’influence de la culture internet est également perceptible. L’esthétique rappelle parfois des vidéos trouvées en ligne, des contenus mystérieux ou difficiles à contextualiser. Cette proximité avec des formats existants renforce l’impression de réalisme. La série demande une certaine implication. Les réponses ne sont jamais données clairement. Il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Une seconde vision peut d’ailleurs permettre de remarquer des détails passés inaperçus.
Lost Media propose une expérience qui ne repose pas sur une narration classique. L’objectif ne semble pas être de raconter une histoire linéaire, mais plutôt de créer une sensation. Une impression persistante que quelque chose échappe à la compréhension. Cette première saison est réussie et reste en tête. Elle donne l’impression d’avoir exploré un ensemble de fragments, liés par une logique qui reste partiellement cachée. Une proposition qui prolonge, d’une certaine manière, le travail amorcé avec Calls, tout en empruntant une direction différente. La perspective d’une suite apparaît alors comme une continuité naturelle. Non pas forcément pour apporter des réponses définitives, mais pour poursuivre cette exploration d’un univers qui repose sur l’absence, le doute et l’interprétation.
Note : 7/10. En bref, Lost Media propose une expérience narrative atypique qui mise davantage sur l’ambiance, le mystère et l’interprétation que sur une narration classique, avec des épisodes courts et inégaux mais souvent intrigants. Malgré quelques limites dans le développement de ses idées, la série parvient à installer un univers singulier qui peut déstabiliser autant qu’il captive.
Disponible sur Canal+
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