13 Avril 2026
Animal Totem // De Benoît Delépine. Avec Samir Guesmi, Olivier Rabourdin et Solène Rigot.
Avec Animal Totem, Benoît Delépine se lance pour la première fois dans l’aventure du solo derrière la caméra. Pour ceux qui ont poncé la filmographie du duo culte qu'il forme d’ordinaire avec Gustave Kervern, c’est un petit événement en soi. On ne change pas une équipe qui gagne, dit-on, mais ici, Delépine tente de prouver qu’il peut aussi gagner seul. Pourtant, le spectateur ne sera pas totalement dépaysé : on y retrouve ce goût immodéré pour l’absurde, cette envie viscérale de filmer le monde de travers et cette signature unique qui mélange politique, poésie et humour grinçant.
De l’aéroport de Beauvais à La Défense, accompagné de sa valise à roulettes, Darius traverse à pied campagnes et banlieues pour mener à bien, et sans empreinte carbone, une mystérieuse mission.
Le hic, c’est qu’en marchant sans son binôme, l’équilibre général de l’œuvre paraît un peu plus précaire, comme un funambule qui chercherait ses marques. Le point de départ est d’une simplicité presque radicale. Un homme, costume impeccable et mallette solidement menottée au poignet, débarque à l’aéroport de Beauvais. À partir de là, pas de taxi ni de RER : il entame une longue marche à travers champs et départementales, direction Paris. Sa trajectoire est droite, obstinée, presque maniaque. Sur son chemin, il croise une faune humaine hétéroclite, allant du personnage profondément touchant à l’individu franchement exaspérant.
C’est un cinéma dépouillé, minimaliste, qui refuse le gras pour se concentrer sur l’os. Dans le rôle principal, Samir Guesmi est une énigme sur pattes. Il parle peu, n’explique rien et avance avec une détermination silencieuse. C’est cette aura de mystère qui maintient l’intérêt durant la première partie du film : on veut savoir ce qu’il transporte, où il va vraiment et pourquoi il s’inflige ce périple. Guesmi porte le film sur ses épaules avec une présence tranquille, opposant son calme olympien au chaos ambiant. C'est une performance tout en retenue, qui fonctionne parfaitement avec l'esthétique de Delépine. Toutefois, le film finit par s’installer dans une structure narrative assez répétitive.
On assiste à une succession de sketches au fil des rencontres. Si certaines scènes sont savoureuses et brillamment écrites, d’autres tombent un peu à plat, créant un rythme flottant, presque léthargique. Là où certains verront une liberté créative bienvenue et une invitation à la flânerie, d’autres risquent de ressentir un manque de direction artistique claire. C’est le risque du road-movie pédestre : à force de marcher, on finit parfois par piétiner. Delépine revendique ici une approche de conte moderne. Il prend le temps d’observer, de s’arrêter sur un détail insignifiant ou de capter le regard d’un animal. Cette dimension écologique est le véritable poumon du film.
Le réalisateur oppose frontalement deux visions du monde : la course effrénée au profit face à une harmonie nécessaire avec le vivant. L’intention est noble et souvent touchante, rappelant que l’homme n’est qu’un invité sur cette terre. Mais attention, le message n’est pas toujours délivré avec subtilité. Le propos est là, brut, parfois martelé avec une insistance qui frise le militantisme pur et dur. C'est peut-être là que le bât blesse. En voulant transformer son film en manifeste, Delépine délaisse parfois la narration pure. La démonstration prend le pas sur l'émotion, et le spectateur peut se sentir un peu mis sur la touche. Si l’humour reste présent, il ne suffit pas toujours à masquer une certaine lassitude qui s’installe au milieu du parcours.
Heureusement, des fulgurances viennent réveiller l'ensemble, comme cette scène mémorable avec un agent municipal qui retrouve ce ton "entre-deux" si cher au réalisateur, oscillant entre le malaise et le rire franc. Visuellement, le choix de la simplicité est assumé. Les paysages ruraux traversés offrent une poésie tranquille et une douceur qui contrastent avec la dureté du propos final. Car le dernier acte change brutalement de braquet. On quitte la balade bucolique pour quelque chose de beaucoup plus sombre et direct. Ce virage à 180 degrés, effectué sans véritable transition, laisse un goût étrange en bouche. C'est une fin qui secoue, certes, mais qui semble presque appartenir à un autre film.
C’est un film qui demande de la patience, une forme de lâcher-prise pour accepter de suivre ce marcheur solitaire sans garantie de destination satisfaisante. Une expérience cinématographique à part entière, imparfaite mais sincère, qui confirme que Delépine reste l'un des rares à oser sortir des sentiers battus du cinéma français traditionnel.
Note : 4/10. En bref, Animal Totem est une œuvre singulière, fidèle à l’esprit frondeur de son auteur. Benoît Delépine prouve qu’il n'a rien perdu de son regard acéré sur la société, même si l’absence de Kervern se fait sentir dans la gestion du rythme et de la structure.
Sorti le 10 décembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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