Critique Ciné : Les Baronnes (2026)

Critique Ciné : Les Baronnes (2026)

Les Baronnes // De Nabil Ben Yadir. Avec Saadia Bentaïeb, Jan Decleir et Isabelle Anciaux.

 

Après la claque monumentale d’Animals, je n’attendais pas forcément Nabil Ben Yadir sur le terrain de la comédie douce-amère. Pourtant, avec Les Baronnes, le cinéaste belge opère un virage à 180 degrés qui fait un bien fou. On quitte la noirceur absolue pour la lumière de Molenbeek, mais pas n’importe laquelle : celle que l’on voit à travers les yeux de femmes que le grand écran oublie trop souvent. Ici, les héroïnes ne sont pas des influenceuses en quête de likes ou des cadres stressées, mais des sexagénaires issues de l’immigration. Ces femmes, on les croise tous les jours au marché ou en bas d'un immeuble, mais on s'arrête rarement sur leurs rêves enfouis. 

 

Fatima, 65 ans, découvre que son mari a depuis une dizaine d’années une double vie au Maroc, voit son monde s’effondrer. Furieuse et décidée à ne pas se laisser faire par le destin, elle choisit de reprendre sa vie là où elle l’avait laissée 50 ans plus tôt, quand elle devait jouer Hamlet. Avec ses meilleures amies Mériem, Romaissa et Inès, trois autres grand-mères de Molenbeek, ces "Baronnes" vont prendre une décision qui va bouleverser leurs vies, celles de leur entourage, de leur quartier, de tout le pays.

 

Le film nous présente Fatima, dont la vie ressemble à une partition déjà écrite. À 65 ans, son quotidien se résume à prendre soin de son mari et à gérer une routine bien huilée. Jusqu’au jour où le vernis craque. Elle découvre que l’homme de sa vie mène une double vie au Maroc. Pour beaucoup, ce serait le début d'une longue dépression. Pour Fatima, c’est l’étincelle qui rallume un vieux feu : celui du théâtre. Sa revanche ne passera pas par les larmes, mais par les planches. Elle décide de monter sa propre version de Hamlet. L’idée pourrait paraître loufoque, mais elle est traitée avec une sincérité qui désarme. Ce qui rend le projet vivant, c'est la bande qui l'entoure. 

 

Ses copines Mériem, Romaissa et Inès ne sont pas là pour compter les points. Elles forment un bloc, une sororité de quartier où les vannes fusent entre deux confidences sur le poids des années. On sent une complicité réelle entre les actrices, une chaleur humaine qui déborde du cadre et qui constitue le véritable moteur de l’histoire. Nabil Ben Yadir a fait un choix visuel fort. On est loin du naturalisme grisâtre souvent associé aux quartiers populaires. L’image est saturée, presque stylisée, avec des couleurs qui claquent. C’est un Molenbeek réenchanté, parfois même un peu trop lisse, qui sert de décor à cette épopée intime. 

 

Le réalisateur s’autorise des fantaisies de mise en scène, comme des messages à l’écran ou des transitions qui nous plongent dans les pensées de Fatima. C’est frais, c’est moderne, même si ce côté « papier glacé » pourra en déstabiliser certains qui auraient préféré un peu plus de mordant ou de réalisme social. C’est peut-être là que le film montre ses limites. À force de vouloir rester dans la bienveillance et l’optimisme, le scénario évite soigneusement les zones de turbulences. Les obstacles se règlent un peu trop vite, et le mari infidèle reste un personnage assez flou, presque un prétexte narratif. Le parallèle avec Shakespeare reste lui aussi en surface, servant davantage de fil rouge que de véritable réflexion sur la trahison. 

 

On est dans une zone de confort assumée, un cinéma qui veut faire du bien avant tout. Pourtant, malgré ce côté un peu prévisible, le charme opère. Pourquoi ? Parce que le message de liberté tardive est universel. Voir ces femmes se réapproprier leur corps, leur voix et leurs désirs à un âge où la société les voudrait invisibles est profondément gratifiant. Le film ne cherche pas à révolutionner le genre, mais il réussit son pari : nous faire aimer ses « Baronnes » et nous rappeler qu’il n’est jamais trop tard pour changer de rôle.

 

Note : 6/10. En bref, Les Baronnes est une parenthèse lumineuse. Ce n'est pas le film qui vous retournera l'estomac comme avait pu le faire Animals, mais c'est celui qui vous redonnera le sourire. Une histoire de renaissance racontée sans chichis, portée par un quatuor d’actrices solaires qui prouvent que le talent, tout comme les rêves, n’a pas de date de péremption. C'est un hommage tendre à la résilience et à l'amitié, qui se déguste comme un thé à la menthe : sucré, réconfortant et indispensable.

Prochainement en France

 

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