12 Mai 2026
Mother’s Baby // De Johanna Moder. Avec Marie Leuenberger, Hans Löw et Claes Bang.
Le thriller psychologique aime s’aventurer dans les zones d’ombre de la famille, et Mother’s Baby ne fait pas exception. Le film de Johanna Moder, qui a fait parler de lui à Gérardmer et à la Berlinale, nous plonge dans un sujet universel mais traité ici sous un angle glacial : la peur viscérale qu’une naissance ne se passe pas comme prévu. Sur le papier, le mélange entre drame intime et paranoïa pure est solide. À l’écran, le résultat est plus nuancé : on navigue entre un malaise très réussi et une certaine frustration narrative. L’intrigue nous présente Julia, une cheffe d’orchestre dont la vie est millimétrée, jusqu'à ce qu’elle accouche.
Julia tombe enceinte après un traitement de fertilité. Cependant, des complications surviennent pendant l’accouchement et le bébé lui est retiré. Lorsqu’elle rencontre enfin son enfant, elle se demande si ce bébé est vraiment le sien.
Après un parcours médical éprouvant, elle se retrouve avec un nouveau-né entre les mains, mais le lien ne se crée pas. Pire encore, un doute s'installe. Le bébé est trop calme, presque trop parfait ou étranger. Le personnel médical semble éluder ses questions et son entourage minimise ses craintes. Très vite, une question s’impose : Julia sombre-t-elle dans une dépression post-partum sévère ou se passe-t-il réellement quelque chose de louche dans cette clinique ? C’est dans cette incertitude que le film trouve ses meilleurs moments. Johanna Moder installe une ambiance clinique, presque déshumanisée. Les décors sont lisses, froids, et chaque couloir de l’appartement ou de l’hôpital semble enfermer Julia dans une solitude totale.
Le film capte avec une justesse assez rare cet isolement post-accouchement. On voit une femme entourée de médecins et d'un mari aimant, mais qui est pourtant seule au monde avec son angoisse. Cette sensation de perdre pied, de ne plus être maîtresse de son propre corps ni de sa réalité, est le véritable point fort du récit. Marie Leuenberger, qui porte le rôle de Julia, livre une performance remarquable. Elle ne tombe jamais dans le cliché de la mère hystérique que le cinéma d’horreur nous sert parfois. Tout passe par son regard, sa fatigue apparente et ses silences. On ressent son épuisement physique et mental, ce qui rend ses doutes d’autant plus crédibles pour le spectateur.
Pourtant, malgré ces bases solides, le film finit par se prendre à son propre piège. À force de vouloir maintenir l’ambiguïté à tout prix, le scénario commence à stagner. On assiste à une répétition de scènes qui cherchent toutes à créer le même effet : un regard suspect du médecin, un cri qui manque, une ombre dans la chambre. Pendant une bonne heure, on attend un déclic, une bascule franche vers l’horreur ou vers le drame psychologique pur, mais le film reste entre deux eaux. Cette hésitation permanente finit par émousser l'intérêt. On comprend l’intention de la réalisatrice (nous faire vivre l'errance mentale de son héroïne) mais en tant que spectateur, le rythme très lent et la mise en scène volontairement froide finissent par créer une distance.
On observe le malaise de Julia plus qu’on ne le ressent vraiment sur la durée. Le thème de la perte de contrôle était pourtant passionnant. Julia est une femme de pouvoir, habituée à diriger un orchestre au doigt et à l'œil. Voir cette maîtrise s’effondrer face à un nourrisson et à une institution médicale opaque offrait un terrain fertile pour un grand thriller. Il y a d’ailleurs des séquences autour du bébé qui sont véritablement dérangeantes, prouvant que le film avait le potentiel de nous bousculer beaucoup plus fort. Visuellement, rien à redire. La photo est soignée, jouant sur des tons neutres qui renforcent l’aspect impersonnel de la vie de Julia. L’utilisation de la musique classique est également intelligente, soulignant la tension de manière organique.
Mais la technique ne suffit pas à compenser un dernier acte qui risque de laisser pas mal de monde sur sa faim. Sans rien gâcher, la conclusion choisit de rester dans le flou. Si certains y verront une fin ouverte audacieuse, d'autres auront l’impression que le film n’a simplement pas réussi à choisir sa destination finale. En résumé, c’est un thriller qui s'apprécie pour son ambiance et son actrice principale, mais qui laisse derrière lui un petit goût d'inachevé. Avis aux amateurs de récits lents et oppressants : l'expérience vaut le détour, à condition d'accepter de ne pas avoir toutes les clés en main au générique de fin.
Note : 6/10. En bref, Mother’s Baby est une œuvre esthétique et intelligente qui traite avec sérieux des tabous de la maternité. Ce n’est pas un mauvais film, loin de là, car il évite les jump scares faciles et propose une vraie réflexion sur l’identité. Mais à force de trop vouloir suggérer et de rester dans la retenue, il perd de sa force d’impact.
Sorti le 11 mai 2026 directement sur SOONER
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