23 Mai 2026
Si tu penses bien // De Géraldine Nakache. Avec Niels Schneider, Monia Chokri et Clémentine Célarié.
Présenté à Cannes Première, le nouveau long-métrage de Géraldine Nakache marque un tournant radical dans sa filmographie. On la connaissait plutôt pour ses comédies fraîches et ses histoires de bandes de copains. Cette fois, la réalisatrice change totalement de registre pour explorer un terrain beaucoup plus sombre et complexe, celui de l’emprise psychologique au sein du couple. Porté par le duo Monia Chokri et Niels Schneider, le film nous plonge au cœur d'une relation toxique qui se referme lentement comme un piège, entre les décors de Paris et ceux, plus clinquants, de Dubaï.
A Dubaï, Gil rencontre Jacques. Leur coup de foudre débouche sur un mariage précipité qui révèle vite une fracture profonde : Gil ne partage pas la foi dévorante de son mari. Jacques tente de la soumettre à sa vision du monde avec un mantra aux allures de menace.
Le résultat à l'écran se révèle tendu, souvent percutant et parfois franchement étouffant. Pourtant, malgré la force indéniable de son sujet et l'implication totale de ses comédiens, l'œuvre laisse parfois une curieuse sensation de retenue. C'est un long-métrage solide, mais qui reste peut-être un peu trop sage pour bousculer durablement le spectateur. L'histoire s'articule autour de Gil, une technicienne de cinéma passionnée par son métier, dont la vie bascule lorsqu'elle croise le chemin de Jacques. Ce dernier est un entrepreneur charismatique, séduisant et profondément croyant. Entre eux, le coup de foudre est immédiat, presque fulgurant.
Tout s'enchaîne alors à un rythme effréné avec un mariage, l'arrivée d'un enfant et la promesse d'un avenir radieux. Les premières bases d'une vie de famille idéale semblent posées. Pourtant, cette façade parfaite ne tarde pas à se fissurer à cause de petits riens. Jacques commence à réécrire subtilement les souvenirs du passé, coupe la parole à sa femme en public, scrute ses moindres réactions et impose son point de vue comme une vérité absolue. Le film évite intelligemment les grands éclats de voix ou les crises spectaculaires. Tout se joue dans l'infime, à travers des remarques passives-agressives, des silences pesants et des phrases qui culpabilisent l'autre l'air de rien.
La grande force de la mise en scène réside dans cette capacité à rendre visible une violence psychologique qui ne laisse pourtant aucune marque physique. Le scénario décortique avec minutie ce glissement progressif et pernicieux. Gil ne comprend pas tout de suite ce qui lui arrive. Elle s'isole lentement, délaisse son travail, s'éloigne de sa famille et finit par douter de son propre jugement. Géraldine Nakache filme cette descente aux enfers quotidienne sans jamais tomber dans le sensationnalisme, ce qui rend la manipulation ordinaire encore plus dérangeante pour le public. Une autre dimension intéressante du récit est la manière dont le film aborde l'instrumentalisation du fait religieux.
Jacques se sert des rites et des traditions comme d'un levier de contrôle supplémentaire sur sa compagne. Le long-métrage ne critique jamais la foi en elle-même, mais il démontre de façon très lucide comment la religion peut être détournée pour devenir un outil de domination redoutable entre les mains d'un manipulateur. La réussite majeure du film repose sans conteste sur la qualité de son couple d'acteurs. Monia Chokri propose un jeu tout en retenue et d'une grande justesse. Son personnage s'éteint à petit feu, perdant sa joie de vivre et son autonomie sans jamais devenir une figure de victime passive ou caricaturale.
Un simple regard fatigué ou une hésitation dans sa voix suffisent à traduire la détresse intérieure qui la ronge. En face d'elle, Niels Schneider campe un époux manipulateur particulièrement troublant car il conserve un calme olympien dans presque toutes les situations. Jacques ne hurle pas, il ne correspond pas au cliché du monstre évident. Il agit avec une douceur feinte, retourne les situations avec brio et s'arrange toujours pour faire porter le chapeau à sa femme. Cette approche feutrée de la perversité rend le personnage profondément inquiétant. Le film captive surtout lors de ces séquences du quotidien où l'angoisse naît d'un simple mot de trop ou d'un changement d'attitude imperceptible.
Une scène de table en apparence banale peut ainsi basculer dans une ambiance glaciale en l'espace de quelques secondes. Les seconds rôles, notamment les proches de Gil qui perçoivent des signaux d'alerte sans savoir comment réagir, complètent bien le tableau en illustrant l'impuissance de l'entourage. Pour emballer son récit, Géraldine Nakache opte pour une caméra sobre et discrète. Elle multiplie les gros plans, limite les effets musicaux et reste au plus près des visages pour capter la moindre émotion. Ce choix d'une réalisation presque clinique s'accorde parfaitement avec la gravité du sujet traité. Le film privilégie le malaise permanent aux scènes de choc faciles.
La tension s'installe dans la durée, portée par des silences prolongés qui créent une atmosphère étouffante. La narration utilise également des va-et-vient temporels entre le passé et le présent, ce qui permet de comprendre comment Gil s'est retrouvée piégée. Les signaux d'alarme étaient visibles dès le départ, mais distillés de manière assez fine pour qu'on comprenne pourquoi elle n'a rien vu venir. Sur le plan visuel, le contraste géographique apporte une vraie valeur ajoutée. Entre les appartements luxueux de Dubaï et le quotidien parisien, la richesse matérielle ne fait que souligner la solitude de l'héroïne. Plus le cadre de vie devient confortable et doré, plus la prison mentale de Gil semble se refermer sur elle.
Malgré cette tension psychologique bien tenue, le film donne parfois la sensation de ne pas aller au bout de son sujet. L'intention est louable et le constat est juste, mais le scénario manque parfois d'un peu de densité émotionnelle pour bouleverser complètement. Certains aspects de l'intrigue auraient mérité un développement plus poussé, qu'il s'agisse du passé de Gil ou des racines de la faille narcissique de Jacques. En choisissant l'efficacité immédiate plutôt que la profondeur absolue, le long-métrage gagne en clarté ce qu'il perd un peu en impact dramatique.
De plus, le rythme linéaire donne parfois l'impression d'assister à la répétition des mêmes schémas de manipulation, rendant la trajectoire du couple assez prévisible. Ces réserves n'enlèvent rien aux qualités de l'ensemble. C'est un drame sincère qui traite des violences conjugales avec un grand sérieux, en évitant les pièges du voyeurisme pour se concentrer sur la perte progressive de la liberté individuelle.
Note : 6.5/10. En bref, ce long-métrage propose une chronique réaliste et glaçante sur l'emprise et les dérives du contrôle psychologique. Le duo d'acteurs livre une prestation remarquable et la mise en scène sobre de Géraldine Nakache installe un climat d'inconfort particulièrement réussi. Je regrette simplement que le film reste un peu trop en surface par moments, ce qui atténue sa force émotionnelle sur la durée. Cela n'en demeure pas moins un film pertinent et nécessaire sur un sujet complexe.
Sorti le 16 septembre 2026 au cinéma - Vu dans le cadre des avant-premières « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC
Ce film est présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2026.
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