25 Juin 2026
El Susurro // De Gustavo Hernández. Avec Luciano Cácere, Ana Clara Guanco Aguilera et Eytan Lasca.
Le cinéma d'horreur latino-américain traverse une période passionnante, pleine d'audace et de propositions bizarres. Les réalisateurs du coin adorent empiler les genres, quitte à bousculer un peu les codes habituels du genre. C'est exactement dans cette mouvance que débarque El Susurro. Sur le papier, le projet envoie du lourd et donne franchement envie. On suit Lucía, une ado qui plaque tout pour fuir un foyer ultra-violent avec Adrián, son petit frère. Le daron, Victor, n’est pas juste un homme toxique et menaçant : il traîne derrière lui une sorte de malédiction poisseuse qui bouffe la famille de l'intérieur.
Lucía et Adrián fuient leur père violent pour se réfugier dans un manoir. Ils découvrent un réseau de tabac à priser et une malédiction familiale.
À partir de ce pitch efficace, le film bascule dans un grand huit assez imprévisible, balançant entre fantastique pur, violence brute et thriller criminel glauque. C'est accrocheur, mais le problème, c'est que le scénario finit par avoir les yeux plus gros que le ventre. Au début, on avance en terrain connu avec une traque plutôt bien ficelée. Lucía fait tout pour protéger son petit frère, un gamin mutique qui semble porter un fardeau bien trop lourd pour ses épaules. Le père, lui, est flippant à souhait. Il maîtrise une capacité surnaturelle appelée le murmure. C'est une sorte de pouvoir mental assez tordu qui lui permet de manipuler les gens à distance, avec un côté presque vampire moderne puisqu'il s'en sert pour traquer ses victimes, voler et survivre dans la marginalité.
Là où ça commence à coincer, c'est quand l'histoire décide d'ouvrir trois tiroirs en même temps. Les gamins trouvent refuge dans une baraque isolée ayant appartenu à leur mère disparue. On s'attend à une ambiance maison hantée classique, mais le script balance soudainement un gang de criminels qui tourne des snuff movies dans un entrepôt du coin. D'un coup, El Susurro change totalement de braquet. On passe sans crier gare du drame fantastique au survival bien sale et ultra-réaliste. Ce grand écart permanent perturbe un peu la boussole du spectateur. Le gros point noir du long-métrage reste sa narration et sa gestion du temps. Le réalisateur s'amuse à jongler entre les époques, mais sans nous filer les clés pour comprendre le voyage.
Les flashbacks déboulent sans prévenir. Il n'y a aucun changement de texture visuelle, pas de filtre de couleur, pas de mouvement de caméra spécifique pour nous dire qu'on change d'époque. Du coup, on passe pas mal de temps à se demander si la scène qu'on regarde se passe maintenant ou dix ans en arrière. Ça casse complètement le rythme de l'angoisse. On passe notre temps à faire de la reconstruction mentale au lieu de se laisser choper par l'ambiance. L'idée de départ était sûrement de nous faire ressentir le traumatisme éclaté des personnages, mais en pratique, ça crée surtout une sensation de fouillis technique un peu frustrante. Le surnaturel fonctionne toujours mieux quand il respecte sa propre logique.
Ici, toute l'intrigue repose sur la malédiction familiale du murmure. Malheureusement, le film reste super évasif sur le fonctionnement du truc. On comprend que le père a ce don, mais on ne sait jamais d'où ça vient, quelles sont les limites de son pouvoir, ou ce que ça lui coûte physiquement d'agir ainsi. L'absence de règles claires désamorce un peu la peur. Le murmure devient une sorte de joker magique bien pratique pour faire avancer l'histoire quand le scénario est bloqué, plutôt qu'un élément terrifiant et concret. Dans le cinéma d'épouvante, on peut accepter le mystère total si l'ambiance visuelle compense et nous plonge dans une transe. Mais ici, le film hésite trop pour que la magie opère à fond.
Côté réalisation et acting, il y a aussi un choix stylistique assez déroutant. Beaucoup de séquences dramatiques sont jouées de manière hyper intense, presque forcée. Les comédiens surjouent parfois la détresse ou la colère avec des intonations qui rappellent le théâtre vivant plutôt que la retenue du cinéma d'horreur moderne. On a parfois l'impression de voir des répliques récitées avec application plutôt que des émotions viscérales. Cette distance empêche de s'attacher pleinement au duo principal. C'est dommage, parce que le film brasse des thèmes hyper lourds comme le deuil, la maltraitance infantile et les traumatismes transgénérationnels.
Mais à cause de cette théâtralité excessive, le spectateur reste souvent à la porte du drame, regardant les événements de loin sans jamais ressentir la douleur des personnages. Pourtant, il y a de vrais éclairs de génie dans El Susurro. Le gamin mutique apporte une vraie lourdeur et une vraie poésie à certaines scènes. Le délire autour de la maison isolée et de la menace invisible met une bonne claque au début du film. Il y a même un passage mémorable filmé du point de vue d'un animal qui fout un malaise incroyable. Mais le réalisateur semble souffrir du syndrome de la bonne idée jetable. Ces concepts brillants apparaissent, font leur petit effet, puis s'évaporent sans jamais être exploités sur la longueur.
Le film avance de manière un peu saccadée, par blocs distincts, comme si on avait collé plusieurs courts-métrages ensemble sans prendre le temps de lisser les coutures. C'est d'autant plus rageant que la première moitié du film est vraiment solide niveau ambiance. Les décors crasseux, les intérieurs sombres et la sensation de traque permanente installent une vraie boule au ventre. On sent le danger rôder partout et on guette le moindre bruit de fond. Malheureusement, cette belle énergie se dilue dès que le film essaie d'en faire trop. À force d'ajouter des sous-intrigues policières, des réseaux de snuff et des révélations familiales à la pelle, l'histoire perd son efficacité première.
Le final essaie de rabattre toutes les cartes en même temps pour tout boucler, mais le mélange ne prend pas complètement. On sort de là avec l'impression d'avoir vu un film généreux, mais qui a manqué d'un bon coup de balai au montage pour rester percutant. Au fond, El Susurro est le parfait exemple du cinéma d'horreur latino-américain moderne : hyper ambitieux, nourri d'influences diverses comme le J-horror ou le thriller social, mais parfois un peu brouillon. Le film refuse de choisir sa case et veut tout traiter en même temps. C'est une démarche noble pour éviter les clichés, mais ça montre aussi à quel point il est difficile de tenir un récit carré quand on mélange le fantastique pur et la noirceur du monde réel.
Note : 4.5/10. En bref, El Susurro souffle le chaud et le froid. C'est une œuvre blindée de bonnes intentions, curieuse et parfois captivante, mais qui souffre d'un sérieux problème de dosage. Les amateurs de curiosités horrifiques y trouveront quelques séquences marquantes, mais ceux qui cherchent un cauchemar millimétré risquent de rester sur leur faim.
Prochainement en France en SVOD
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog