Critique Ciné : Father (2026)

Critique Ciné : Father (2026)

Father // De Tereza Nvotová. Avec Milan Ondrík, Dominika Moravkova et Peter Bebjak.

 

Le cinéma s'aventure parfois sur des terrains si glissants qu'on redoute le faux pas à chaque scène. C'est exactement le défi auquel se confronte la réalisatrice slovaque Tereza Nvotová avec son nouveau long-métrage, Father. En choisissant de traiter le syndrome du bébé oublié, elle s'attaque à un sujet tabou, profondément douloureux, qui suscite instantanément le rejet ou l'incompréhension dans l'opinion publique. Pourtant, le film évite avec une grande intelligence le piège du voyeurisme ou du sensationnalisme sordide. Inspiré d'une histoire vraie, Father ne cherche pas à choquer pour choquer, mais préfère disséquer les mécanismes invisibles d'un drame absolu et ses répercussions sur une famille ordinaire. 

 

Michal et Zuzka sont un couple épanoui, comblé par la réussite et la présence de leur petite fille, Dominika. Mais un jour de canicule, un drame vient briser leur amour et bouleverser leur vie. Leur histoire est exposée par les médias et malgré le poids de l’opinion et de leur entourage, un lien fragile va renaître entre eux, suspendu entre culpabilité et amour.

 

C'est cette pudeur et cette approche psychologique qui font la force indéniable de l’œuvre, même si le récit s’essouffle un peu dans sa trajectoire finale. Tout commence par la peinture d'un quotidien d'une banalité totale. Michal est un père de famille comme les autres, investi, aimant, pris dans le tourbillon d'une vie active intense entre ses responsabilités professionnelles, sa relation de couple et l'éducation de sa petite fille. La caméra capte cette routine surchargée avec beaucoup de justesse, montrant la fatigue accumulée et la charge mentale sans jamais accabler le personnage ni en faire un père indigne ou irresponsable. C'est précisément cette normalité qui rend la suite si terrifiante. 

 

Par une journée de canicule étouffante, le fil de cette mécanique bien huilée se rompt, et la vie de Michal bascule dans l'horreur en l'espace de quelques heures. La réalisatrice prend alors un parti pris courageux en refusant de transformer son film en un simple fait divers policier ou médical. La question n’est pas de comprendre comment une telle négligence a pu se produire, ni de chercher des coupables à tout prix. Ce qui intéresse Tereza Nvotová, c’est l’après. Comment fait-on pour respirer, pour se regarder dans un miroir ou pour adresser la parole à ses proches quand on porte le poids d'une telle responsabilité ? Le film se concentre pleinement sur cette culpabilité dévorante qui paralyse l'esprit et détruit les liens sociaux. 

 

On plonge ainsi dans l'intimité d'un couple qui doit survivre à l'impensable, là où le silence devient rapidement l'ennemi principal. Sur le plan technique, la mise en scène s'avère redoutable pour installer une atmosphère claustrophobe. À travers de très longs plans-séquences, la caméra colle littéralement aux basques de Michal. Le spectateur se retrouve enfermé avec lui dans cette journée cauchemardesque, vivant chaque coup de fil, chaque prise de conscience et chaque silence pesant en temps réel. Cette absence de coupure nette accentue le sentiment d’urgence et d'étouffement, rendant le malaise presque physique. Le travail sur l'environnement sonore vient renforcer cette immersion constante. 

 

Les bruits de la ville, le bourdonnement des téléphones et les discussions futiles du quotidien prennent une dimension agressive et anxiogène, illustrant parfaitement la surcharge sensorielle du protagoniste avant et après le drame. La réussite de Father repose également en grande partie sur l'interprétation magistrale de Milan Ondrík. L'acteur livre une performance d'une retenue exemplaire, fuyant les grands éclats mélodramatiques ou les larmes faciles. Il incarne un homme vidé de sa substance, pétrifié par son propre acte, sans jamais chercher à mendier la pitié du public. Cette dignité dans la douleur rend son calvaire d'autant plus crédible et percutant. De plus, le scénario a le mérite de ne jamais poser de jugement moral sur son personnage principal. 

 

Ce choix radical pourra déstabiliser une partie du public qui attendait peut-être une condamnation plus explicite ou une mise en accusation thérapeutique. Au lieu de cela, le film rappelle avec froideur que ce genre d'accident peut frapper n'importe qui, lorsque les circonstances et l'épuisement mental s'alignent de la pire des manières. Le long-métrage aborde de front le syndrome du bébé oublié sous un angle neurologique captivant, sans pour autant basculer dans le documentaire médical rébarbatif. Le scénario montre comment notre cerveau, face à une surcharge de tâches et à des automatismes quotidiens, peut subir un bug tragique. Cette mise en perspective éclaire le récit d'un jour nouveau, apportant une épaisseur psychologique bienvenue sans jamais chercher à excuser l'acte en lui-même.

 

Le rythme faiblit malheureusement lorsque le film entame sa seconde moitié. Une fois le choc initial passé et la mécanique du deuil enclenchée, le récit s'égare un peu en explorant simultanément les volets psychologiques, familiaux et juridiques. Cette dispersion atténue l'intensité étouffante qui caractérisait la première heure. On assiste à des redites émotionnelles et à des scènes de confrontation qui piétinent légèrement, ralentissant la progression dramatique de l'ensemble. Par ailleurs, le choix de conserver presque exclusivement le point de vue de Michal montre ici ses limites. On aurait aimé que le film accorde un peu plus d'espace à l'épouse et aux proches, dont la détresse et la reconstruction restent reléguées au second plan. 

 

Cette focalisation unique empêche le spectateur de mesurer toute l'ampleur du désastre familial. Enfin, la séquence du procès en fin de parcours apporte une dimension judiciaire qui semble presque artificielle et superflue, tant la véritable condamnation de Michal est d'abord intérieure et intime. Malgré ces quelques faiblesses d'écriture, Father demeure une œuvre marquante qui hante l'esprit bien après la fin du générique. Tereza Nvotová signe un drame psychologique rigoureux, porté par une réalisation ambitieuse et un refus constant des réponses faciles ou du manichéisme. C'est un film difficile, parfois éprouvant, mais d'une grande honnêteté intellectuelle, qui offre une réflexion nécessaire sur les failles de l'esprit humain et le poids de l'irréparable.

 

Note : 6.5/10. En bref, malgré ces quelques faiblesses d'écriture, Father demeure une œuvre marquante qui hante l'esprit bien après la fin du générique. Tereza Nvotová signe un drame psychologique rigoureux, porté par une réalisation ambitieuse et un refus constant des réponses faciles ou du manichéisme. 

Sorti le 27 mai 2026 au cinéma

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
delromainzika

Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog

Commenter cet article