Critique Ciné : Of Dogs and Men (2026)

Critique Ciné : Of Dogs and Men (2026)

Of Dogs and Men // De Dani Rosenberg. Avec Ori Avinoam, Yamit Avital et Nora Lifshitz.

 

Filmer le traumatisme en direct, presque à chaud, c’est le pari fou et extrêmement risqué que prend Dani Rosenberg avec Of Dogs and Men. Le réalisateur nous plonge dans l’immédiat après-coup des attaques du 7 octobre 2023, en installant sa caméra au cœur même du kibboutz de Nir Oz. On ne parle pas ici d’une reconstitution studio avec des décors factices et des acteurs en larmes artificielles, mais d’un projet hybride, à la frontière exacte entre le documentaire pur et la fiction scénarisée. C’est un choix de cinéma fort, qui interpelle dès les premières minutes, mais qui finit aussi par installer un malaise diffus dont on a du mal à se défaire tout au long de la projection.

 

Dar, 16 ans, retourne dans son kibboutz à la recherche de son chien perdu au milieu d'une vague de terreur, affrontant l'horreur tout en faisant face à la catastrophe qui se déroule au-delà de la clôture, prise entre ceux qui cherchent à se venger et ceux qui ont foi en l'humanité.

 

L’histoire s’articule autour d’un fil conducteur très simple, presque intime. On y suit Dar, une adolescente de seize ans qui revient dans son village seulement quelques semaines après le drame. Elle n’est pas revenue pour récupérer des souvenirs ou constater les dégâts, mais pour accomplir une mission précise : retrouver Shula, sa chienne disparue pendant les affrontements. Évidemment, cette quête animale n’est qu’un prétexte scénaristique. Derrière la recherche de son chien se cache un gouffre bien plus immense, celui d’une gamine complètement brisée qui tente de digérer l’absence de sa mère et l’anéantissement brutal de tout ce qui constituait son existence jusque-là.

 

Ce voyage à hauteur d’ado permet au cinéaste d’arpenter les ruines encore fraîches du kibboutz. La caméra filme des maisons incendiées, des pièces retournées, des objets du quotidien abandonnés dans la poussière et des rues totalement vides. Le spectateur ressent immédiatement le poids de la réalité, et pour cause : le tournage s’est déroulé sur les vrais lieux de la tragédie, très peu de temps après les faits. Ce décor lourd d’histoire donne au film une atmosphère pesante, presque irréelle, où chaque mur porte encore les stigmates concrets des violences passées. C’est visuellement saisissant et d’une tristesse absolue. La grande singularité du projet, et ce qui fera sans doute beaucoup parler, c’est le choix du casting. 

 

Autour de l’actrice principale, Dani Rosenberg a décidé de faire tourner les véritables survivants du kibboutz. Les personnes que Dar croise au détour d’un chemin ou dans les décombres d’une maison ne jouent pas un rôle écrit à l’avance, elles racontent leur propre vie et improvisent leurs échanges. Cette confrontation directe entre une comédienne et des gens qui ont vécu l’horreur dans leur chair apporte des moments d’une authenticité brute. On assiste à des confidences, des larmes et des silences qui ne s’inventent pas, donnant par moments l’illusion parfaite d’un pur documentaire de terrain. Pourtant, c’est précisément ce dispositif qui commence à poser question et qui bouscule notre posture de spectateur. 

 

Dar est incarnée par Ori Avinoam, la seule actrice professionnelle du film. Son personnage a été inventé de toutes pièces, même si son parcours synthétise plusieurs témoignages réels. En la jetant ainsi au milieu de vrais sinistrés qui revivent leur propre douleur devant la caméra, le film crée une confusion permanente. On se surprend à se demander si la démarche est totalement éthique. Est-ce qu’on n’est pas en train de regarder un réalisateur utiliser la détresse bien réelle de ces gens pour nourrir un récit de fiction ? Cette frontière floue est un terrain glissant, et le sentiment d’assister à une forme d’exploitation involontaire n’est jamais très loin. Cette ambiguïté est d’autant plus frustrante que, sur le plan purement symbolique, la trajectoire narrative tient la route. 

 

Suivre cette gamine à la recherche de son chien s’avère être une excellente idée de cinéma. L’animal devient l’incarnation de la vie d’avant, le dernier pont vers l’innocence et la routine rassurante d’une famille unie. Rosenberg évite l’écueil du pathos ou du spectaculaire racoleur pour se concentrer sur l’intime : comment fait-on pour continuer à respirer quand tout notre monde s’est effondré en quelques heures ? La pudeur du traitement dramatique est ici l’un des grands points forts du film. La mise en scène choisit d’ailleurs une sobriété totale qui colle parfaitement au sujet. La caméra portée à l’épaule colle aux pas de Dar, les silences s’étirent de manière inconfortable, et l’univers sonore nous rappelle constamment la réalité du conflit. 

 

En arrière-plan, on entend régulièrement les détonations et les sirènes d’alerte. Le danger n’est pas une menace lointaine, il est là, juste à côté, pendant que l’équipe tourne. Une des séquences les plus poétiques du film utilise l’animation pour imaginer le chien fuyant de l’autre côté de la frontière, une idée visuelle superbe qui offre une respiration bienvenue sans pour autant rompre la cohérence globale de l’œuvre. Dans le rôle principal, Ori Avinoam s’en sort remarquablement bien. Son jeu minimaliste et intériorisé lui permet de se fondre dans le décor sans jamais jurer à côté des non-professionnels. Elle aurait pu en faire trop, chercher la performance larmoyante, mais elle reste à sa place avec beaucoup de pudeur. 

 

Malheureusement, le concept même du film finit par s’essouffler sur la longueur. L’errance répétitive de Dar et la succession de rencontres finissent par étirer le rythme. On a parfois l’impression de tourner en rond dans les ruines, et l’intrigue autour du chien s’efface un peu trop au profit d’un dispositif qui tourne à vide. Je salue tout de même l’honnêteté du cinéaste qui refuse de tomber dans le pamphlet politique ou le discours idéologique simpliste. Le film se focalise uniquement sur les débris humains laissés par la guerre, rappelant le coût terrible du conflit pour les civils.

 

Of Dogs and Men reste une proposition de cinéma singulière, une expérience qu’il faut sans doute voir pour nourrir la réflexion, mais qui ne convainc pas totalement sur sa forme. L’émotion est bien là, portée par des visages et des voix impossibles à oublier, mais la fragilité de la frontière entre l’hommage sincère et la mise en scène du trauma laisse un goût amer. C’est une œuvre imparfaite, profondément troublante, qui hantera l’esprit des spectateurs autant pour ce qu’elle montre que pour la manière dont elle a été fabriquée.

 

Note : 5/10. En bref, Of Dogs and Men donne l’impression d’avoir le cul entre deux chaises. En refusant de choisir clairement entre le documentaire pur, qui aurait donné une parole totale et sans filtre aux survivants, et la fiction dramatique classique, qui aurait permis de construire des personnages plus denses, le film perd un peu de sa force de frappe. 

Prochainement en France

 

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