Critique Ciné : Tropicana (2026, direct to SVOD)

Critique Ciné : Tropicana (2026, direct to SVOD)

Tropicana // De Omer Tobi Avec Irit Sheleg, Rivka Bahar et Lirit Balaban.

 

Avec Tropicana, le réalisateur israélien Omer Tobi signe un premier long-métrage qui bouscule pas mal les codes du cinéma d'émancipation. On est loin, très loin même, des récits habituels sur la quête de liberté ou la redécouverte de soi à la cinquantaine. Derrière un point de départ qui pourrait ressembler à un thriller de province, le film s'avère être une expérience déroutante, une plongée mélancolique dans la vie d'une femme ordinaire prise au piège de ses frustrations, de sa solitude et de désirs qu'elle avait enfouis sous des années de routine. 

 

La routine monotone d'une caissière est perturbée lorsque son patron est mystérieusement assassiné...

 

Tropicana fait le choix courageux de mettre en lumière un profil que le cinéma ignore trop souvent : une femme d'âge mûr, usée par le quotidien, dont l'existence semble s'être figée depuis des décennies. C'est brut, parfois inconfortable, mais cela touche à quelque chose de profondément humain et de rarement montré à l'écran. L'histoire nous emmène dans le décor écrasant du désert israélien. Orly travaille comme caissière dans un supermarché local. Ses journées se ressemblent toutes, rythmées par le bip mécanique des articles qu'elle scanne, un mari distant qui ne la regarde plus, un fils en difficulté constante et une mère malade qui demande une attention de tous les instants. 

 

Tout dans sa vie transpire la charge mentale et la répétition. Rien ne semble pouvoir briser cette mécanique bien huilée, jusqu'au jour où une de ses collègues de travail est assassinée dans des circonstances mystérieuses. En récupérant les affaires personnelles de la victime, et surtout son téléphone portable, Orly met le doigt dans un engrenage. Elle découvre une réalité parallèle dont elle ignorait tout, faite de rendez-vous secrets et de désirs nocturnes. C'est à ce moment-là que le film prend un virage inattendu. Si vous attendez une enquête policière haletante, vous risquez d'être surpris. L'investigation sur le meurtre passe rapidement au second plan. 

 

Le réalisateur utilise plutôt ce prétexte pour ouvrir une porte dérobée sur l'intimité et la psyché de son héroïne. C'est là que Tropicana se démarque des autres productions du même genre. Souvent, la prise de conscience d'une femme enfermée dans une vie monotone débouche sur une libération lumineuse, un grand cri de liberté salvateur. Ici, le cheminement est beaucoup plus sinueux et sombre. Orly s'aventure dans un univers clandestin où les rencontres physiques prennent une place centrale. Mais le film évite soigneusement de tomber dans le piège de l'euphorie ou de la renaissance magique. Chaque nouvelle expérience semble ajouter de la confusion à son trouble plutôt que de lui apporter les réponses qu'elle cherche.

 

C'est précisément cette absence de récompense émotionnelle immédiate qui donne au film sa couleur si particulière. La transformation d'Orly ne ressemble en rien à une victoire éclatante. La solitude reste collée à sa peau, les blessures du passé ne s'effacent pas d'un coup de baguette magique et les doutes persistent. Cette honnêteté intellectuelle pourra agacer une partie du public qui cherche du réconfort ou des conclusions claires, mais elle constitue la véritable force de l'œuvre. L'atmosphère générale du film y est pour beaucoup. Omer Tobi installe une ambiance étrange, en équilibre instable entre un réalisme social presque documentaire et une sorte de mystère cotonneux. 

 

Les décors désertiques apparaissent immenses et désespérément vides, les dialogues sont réduits au strict minimum et les silences pèsent lourd. Le désert environnant devient le prolongement visuel de l'isolement d'Orly. La mise en scène fait le choix de plans fixes qui durent, laissant le temps aux scènes de respirer, quitte à tester parfois la patience du spectateur. Certains adoreront cette approche contemplative qui laisse de la place à l'interprétation, tandis que d'autres s'ennuieront face à un rythme volontairement ralenti. Cet inconfort visuel et scénaristique colle parfaitement à ce que traverse le personnage. 

 

Son petit appartement semble tout aussi étouffant que les allées de son supermarché, et même lorsqu'elle sort de sa zone de confort pour explorer de nouveaux espaces, une sensation de malaise persiste. Par instants, le film effleure une étrangeté presque onirique, bousculant la frontière entre le drame psychologique pur et le rêve éveillé. Le projet ne tiendrait probablement pas debout sans la performance magistrale d'Irit Sheleg, qui porte le long-métrage sur ses épaules du début à la fin. Elle incarne cette caissière avec une retenue fascinante. Pas besoin de grands éclats de voix ni de larmes faciles pour exprimer la fatigue chronique, les regrets accumulés ou les attentes muettes qui la consument. 

 

Tout passe par son regard fatigué, ses micro-expressions et sa façon d'habiter l'espace. Même quand le scénario se fait volontairement flou ou que les motivations du personnage deviennent difficiles à cerner, l'actrice maintient un fil rouge émotionnel avec le spectateur. Orly n'est jamais présentée comme une victime passive, ni comme une héroïne des temps modernes. C'est simplement une femme qui essaie de naviguer tant bien que mal dans un monde qui a cessé de la regarder et de l'écouter depuis bien longtemps. Il faut tout de même reconnaître que cette narration très sensorielle a ses limites. Le scénario s'amuse à ouvrir plusieurs pistes narratives pour finalement les laisser en suspens. 

 

Des questions cruciales restent sans réponse, et certains personnages secondaires s'évanouissent dans la nature sans qu'on comprenne vraiment leur utilité dans le récit global. L'intrigue autour de la collègue assassinée, qui servait de moteur initial, finit par être presque totalement oubliée en cours de route. Cette façon de raconter une histoire en privilégiant l'ambiance et le ressenti interne plutôt que l'action pure va forcément diviser. Si vous aimez les scénarios ficelés au millimètre, pleins de rebondissements et de révélations finales, vous risquez de rester sur votre faim. Tropicana demande qu'on lâche prise et qu'on accepte de ne pas tout maîtriser.

 

C'est le portrait poignant d'une solitude moderne, d'une quête invisible menée par une femme qui cherche quelque chose qu'elle ne sait pas elle-même nommer. Un drame psychologique singulier à réserver en priorité aux amateurs de cinéma d'auteur contemplatif.

 

Note : 6.5/10. En bref, Tropicana s'impose comme un premier film audacieux, imparfait mais courageux, qui refuse de donner des réponses prémâchées à des questions complexes. Le regard posé sur cette femme et sa dérive intime évite le voyeurisme et fait preuve d'une belle sincérité. Même si le rythme traîne parfois en longueur et que certaines séquences énigmatiques peuvent frustrer, l'image qui reste en tête après le générique est marquante. 

Sorti 29 mars 2026 directement en VOD

 

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